PHotoEspaña (1), carte blanche à Alberto Garcia-Alix.

Ce billet est le premier d’une série de billets relatifs au festival PHotoEspaña, deux autres suivront. Le festival organise plusieurs expositions et événements dans différentes villes espagnoles, j’évoquerai celles ayant lieu à Madrid.
PHotoEspaña fête ses vingt ans cette année, c’est l’occasion pour le festival de revenir quelque peu sur son passé d’une part et de présenter la fine fleur de la photographie espagnole et sud américaine pour se projeter dans le futur d’autre part. Un pied dans le passé, un autre dans le futur, évoquons maintenant le présent du festival.
Premier gros morceau, la carte blanche offerte à Alberto Garcia-Alix. Fidèle à sa réputation de photographe s’intéressant au marginal et queer sous toutes ses formes, il a choisi de présenter des valeurs sûres proches de lui et de ses thématiques : les marginaux, le queer et la photographie d’auteur personnelle.
Commençons par la tête d’affiche de cette carte blanche : Cafe Lehmitz revisited à CentroCentro Cibeles. Revisiter les séries mythiques de la photographie est désormais fréquent. A l’occasion de ces expositions, des livres comportant parfois des inédits sont édités. C’était le cas pour les américains de Robert Frank par exemple.
Le parcours du Cafe Lehmitz Revisited propose donc des contact-sheets inédits en grand format qui tapissent les murs de la première salle ainsi que des tirages inédits de la série dans la salle suivante.  A l’instar de la littérature, la série est ainsi disséquée en public par le truchement d’une cure de critique génétique. La parole est aussi donnée à l’auteur.
L’œuvre y est ainsi hyper-contextualisée, un juke-box diffuse une chanson allemande mélancolique qu’on imagine bien écouter au petit matin après avoir accompagné les protagonistes de la série.
Dans une autre salle est projeté un diaporama commenté par Anders Petersen himself, il s’exprime avec recul sur son travail et les conditions dans lesquelles il a été réalisé en 1967. La voix du photographe, se rappelant les détails de son séjour à Hambourg, la faune louche qu’il y a côtoyé et la chaleur humaine qui l’y a rencontré.
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J’ai été frappé par la précision de la mémoire du photographe. Chaque protagoniste de la série a droit à une brève biographie forcément lacunaire et est souvent évoqué avec chaleur et beaucoup d’empathie. Entendre la voix de Petersen et voir en même temps ces images des disparus sauve l’ensemble du risque mémoriel sentant la naphtaline. Les images de cette série ainsi assemblée et amendée condensent en nous un des effets primaires de la photographie : immortaliser les vivants et restituer les disparus.
Autre tête d’affiche de cette carte blanche, Corpus de Antoine D’Agata au Circulo Bellas Artes. Faite de trois éléments, textes, image et vidéos. Ceux-ci se suivent parfois de façon chronologique (surtout les portraits), les textes-slogan occupent les espaces interstitiels et viennent rompre la chronologie des images. Les vidéos tournées avec des femmes dans des chambres de bordels, j’imagine, sont quant à elles disposées dans les coins des salles d’exposition.
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Je garde une grande affection et admiration pour l’œuvre personnelle de D’Agata. Cependant, l’égotisme exacerbé de l’auteur qui transparait dans cette exposition provoque chez le regardeur un sentiment de malaise proche de l’écœurement.
Ainsi, 99 % des images exposées sont des portraits de lui en toutes situations, surtout en recherche de plaisir charnel ou chimique. J’apprécie que l’auteur sacrifie ici son image à son propos, quitte à s’y brûler ; J’appréciais tout autant son travail plus ouvert sur le monde, quittant un peu ses chambres borgnes, apportant un peu d’air à son monde qu’il partage avec nous et qui nous soulageait quelque peu du caractère un peu claustrophobe et auto-centré de l’œuvre de D’Agata.
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Dans une autre petite salle circulaire du Circulo disposée au sous-sol,  est présentée une bonne vingtaine d’images de Pierre Molinier. Ses images désormais très connues et censées un peu sentir ici le souffre, sont un peu éventées désormais même si l’on admire toujours autant le travail créatif de haute précision du photographe. Seule curiosité de l’exposition, ce sont les sièges en velours vert disposés tout autour de la salle face aux images de petit format. L’ambiance y est indécise, on hésite entre s’y comporter comme dans un cabinet de lecture et s’attarder sur ces images scandaleuses ou bien de s’y tenir bien droit comme une demeure bourgeoise l’exigerait. Curieuse scénographie.
Dernière exposition au Circulo, celle consacrée à Paulo Nozolino « Loaded Shine ». Pour les admirateurs comme moi du poète portugais ombrageux, la déception peut venir surtout du nombre réduit d’images exposées. Une petite douzaine seulement, impeccablement tirées par Antoine Agoudjian d’ailleurs. De quoi s’agit-il? Comme toujours chez Nozolino, pas d’histoire, pas de récit, seulement une progression d’images-fragments prélevés ici ou là, des coups de hache lumineux à fendre un peu la nuit noire de l’âme.
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L’accrochage dans la pénombre du Circulo est somptueux. On vient voir des images en forme de lettres de l’auteur et on n’est pas déçu ni des nouvelles ni du contenu des lettres.
Cette année semble être l’année de la reconnaissance pour l’œuvre Karl-Heinz Weinberger. Il est exposé actuellement aux Rencontres d’Arles et A. Garcia-Alix a inclus une quinzaine de ses photographies dans sa carte blanche présentées dans une salle du Museo Del Romanticismo. On peut y voir au fond ses images les plus frontales et pas nécessairement les plus intéressantes à mon sens. Celles constituées d’un plan serré sur  une entre-jambe accompagné parfois de symboles chargés tel celui en forme de sabot de cheval. Sur les côtés, des tirages c-print d’époque présentent des portraits en pied de quelques uns de ses modèles vêtus de blouson, en jean serré et aux cheveux gras en hommage à Elvis Presley ou James Dean.
Dans ces images des années 1960, l’auteur suisse autodidacte photographe queer le soir et le week-end saisit ses modèles rencontrés en ville dans des poses suggestives. Son imaginaire homo-érotique semble y habiller ses modèles. De l’ensemble, les images un peu en creux ont ma préférence. Sur l’une d’elles, le modèle est assis dans un décor épuré du quotidien.
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S’en dégage un fort parfum de mélancolie. Le modèle, entre-deux, y semble quelque peu à l’abandon.  Il figure tel un albatros délesté de toute surcharge d’imaginaire que le photographe semble affubler ses modèles consentants.
Enfin derniers points à propos des autres expositions présentées à CentroCentro Cibeles. Celle de Teresa Margolles  à propos d’une prostituée assassinée à coups de pierre (présente dans l’exposition, la pierre pas la victime) sur un terrain vague à Ciudad Juarez. Face à ce fait divers sordide on reste un peu coi. Il manque à ce travail un dépassement, une vision esthétique de son sujet qui permettrait au visiteur de quitter cet état de révolte, de sidération.
Quant à l’exposition de photographies d’Isabel Munoz, l’accrochage de ses images, de grand format tirées sur fond noir, est hélas rendu très difficile à voir correctement vu les éclairages intempestifs du lieu.
( A suivre )

Rétrospective Roger Ballen à IstanbulModern. Le regard contraint.

Le musée d’art moderne d’Istanbul présente jusqu’au 4 juin 2017 une rétrospective du photographe Roger Ballen.

L’exposition propose des extraits de sept séries réalisées depuis le début des années 1980 par le photographe américain de naissance devenu sud-africain. Ouvrant sur ses deux premières séries de facture plutôt documentaire, au format carré, réalisées au mitan des années 1980 : In dorps : Small Town of South Africa ( 1986 ) et Platteland ( 1992 ).

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From In Dorps series

Assez peu d’images de cette époque, pourtant très belles, sont exposées. L’exposition se concentre sur la suite des travaux de l’artiste où tout en conservant les éléments de style ( Frontalité, cadre assez nu, personnages stupéfiants) proche de celui de ses débuts, son style évolue vers une théâtralité marquée par la domination totale du metteur en scène des images qu’il agence à sa guise. Ses modèles et objets sont uniquement au service d’une vision, la sienne, qu’il qualifie sans fausse modestie de « Ballenesque ».

Ce style, donc, tel une marque de fabrique bien identifiée parfois même déclinée en clips vidéo de musique, déploie ses traits caractéristiques sur l’ensemble des images exposées. Format carré, une attention particulière au subtil noir et blanc des tirages, des mises en scène de personnages et d’objets empreints de bizarrerie.

Sans vraiment de référence claire au sur-réalisme tant ces images semblent dépourvues de toute spontanéité non pas d’exécution mais de projection dans un certain imaginaire d’où tout accident souhaitable est ici écarté.

Ainsi, à partir d’Outland ( 2001 ) jusqu’à Asylum of birds ( 2014 ) en passant par Shadow Chamber ( 2001 ), Roger Ballen use d’artifices théâtralisant les postures de ses modèles. Ceux-ci ressemblent plus à des pantins aux mains d’un photographe ventriloque qu’à de personnages en chair et en os saisis par un regard.  Le format carré accentuant cette emprise sur le cadre figurant une lucarne sur un monde imaginaire et contraint imposé par l’artiste.

Même lorsque celui-ci présente une série faite en collaboration avec des modèles dans « Asylum of birds » il est difficile de dire qu’il leur a été laissé la bride sur le cou, avec la possibilité de dérégler le monde si bien réglé du photographe. Au contraire, on s’y achemine plutôt vers un contrôle encore plus accru des signes à l’œuvre dans l’image.

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From Asylum of the birds 2001.

A ce stade, il n’est peut-être plus question de photographie. En tout cas, il n’est plus question seulement de photographie. Ceci ne vaut évidemment pas jugement moral sur l’évolution du travail de l’artiste. C’est simplement le constat d’un souhait de sa part d’élargir la palette des instruments d’expression à sa disposition pour mieux contrôler les éléments dont il se sert pour nous figurer son imaginaire.

Ainsi, il n’est guère surprenant que la fin de l’exposition présente une chambre nommée « Room of the Ballenesque, 2016 ». Nous pénétrons dans un cabinet de curiosité jonché d’éléments disparates que l’on a découvert éparpillés dans ses photographies. Ce décor-matrice ou boîte noire de l’imaginaire de l’artiste nous fait une étrange impression et rétrospectivement éclaire les images présentées précédemment.  C’est l’usine à rêves de Ballen. Là où tout se fabrique. La matrice qui servira à produire des artefacts de la vision de l’artiste.

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The Room of the Ballenesque 2016.

Par conséquent, la question de la place du regardeur dans ce dispositif se pose à nous. Ramené à un statut de simple spectateur, quelle part active peut-on remplir dans cet espace imaginaire? Aucune. Le travail de Roger Ballen soustrait au regardeur toute part d’imaginaire, la plus infime soit-elle, pour lui substituer d’autorité la sienne de façon univoque.

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Retreat 2005 from Boarding series.

Du pacte photographique entre le photographe et le regardeur, où chacun à sa place garde une part irréductible de liberté de regarder et de ressentir ensemble et différemment une part d’imaginaire commun qui habite le cadre photographique, Roger Ballen fait table rase. Ce pacte ainsi rompu, une forme d’indifférence polie se fait jour face au mystère Ballenesque pré-existant aux images fabriquées.

On en sort de là frustré d’un dialogue avorté où l’artiste nous expose la vision mystificatrice de son petit théâtre dont il est le seul à détenir fermement les clés et à nous en empêcher librement tout accès.