A propos de la deuxième édition de la Biennale des photographes du monde arabe contemporain à Paris. Les territoires séparés.

L’Institut du Monde Arabe et la Maison Européenne de la Photographie présentent à partir du 13 septembre 2017 la deuxième édition de la Biennale des photographes du monde arabe contemporain. Cette nouvelle édition se déroule dans divers lieux parisiens, institutions et galeries, à l’IMA, la MEP, la Cité internationale des Arts, la Mairie du 4e, la Galerie Thierry Marlat, Photo 12, la Galerie Clémentine de la Féronnière et la Galerie Binôme.

Au regard des contextes historique et actuel également tumultueux des deux cotés de la méditerranée et plus loin, donner ici la parole, si je puis dire, aux photographes du monde arabe acteurs de ce dialogue, est bien sur une très louable initiative qu’on ne peut que souhaiter voir se pérenniser. Venir à bout des clichés qui obstruent la vue n’est pas un long fleuve tranquille.

Venons-en aux œuvres des photographes exposés. Il est périlleux, au risque de la simplification, de tenter de dresser un tableau uniforme dans la variété des travaux exposés. Ceux-ci couvrent de vastes territoires, réels ou imaginaires, aux contextes géopolitiques et sociaux si complexes et variés du Maroc jusqu’en Arabie Saoudite.

Néanmoins, en parcourant les cimaises de divers endroits de la Biennale, hormis la Galerie 12 et la mairie du 4ème arrondissement où je n’ai pu me rendre, j’ai été frappé par la profusion d’un décor qui prime sur tous les autres et qui figure sur les images de divers photographes à différents endroits.

En effet, on voit beaucoup de murs sur les images.  Il sert parfois de simple scène de spectacle en plein air, d’autres fois il figure les pages d’un livre ouvert, ailleurs il est aussi ramené à sa fonction première de support où il ferme la perspective.

Ainsi dessinée, cette présence  répétée et diffuse de mur qui abolit toute ligne de fuite ne semble pas fortuite ou être simplement le fruit d’une simple contingence physique. L’œil du regardeur vient buter trop souvent dessus. Par son omniprésence, ce décor est le signe le plus apparent d’une dialectique qui rassemble ou distingue une partie non négligeable des œuvres ici présentées.

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hidden Portrait_IV ® Hela Ammar_2014.

Suivant une dialectique intérieur/extérieur marquée, les femmes photographes présentent toutes des travaux fait entre quatre murs si je puis dire. Chez Hela Ammar, le mur est porteur du poids trouble de l’histoire et des traditions desquels le personnage féminin affronte de manière ambivalente. Est-elle en train de s’en détacher ou plutôt sur le point d’y être absorbée.

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« Lumière d’âme » series de Sihem Salhi.

Sihem Salhi, dans sa série  « Lumière d’âme », les murs intérieurs enserrent le souvenir et les contes de la grand-mère disparue. Chez Sonia Merabet la ligne de fuite enjambe le mur et suit une  ligne parallèle à la verticale des murs qui enferme le point de vue.

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Extraterrestre series de Sonia Merabet

De façon significative, il y a un mur de séparation entre hommes et femmes. L’extérieur est indubitablement un espace masculin. Aucune femme ne propose d’images en extérieur. Cette contrainte intégrée est dépeinte avec force chez Mouna Karray qui se photographie enfermée dans un grand sac blanc (un linceul?) avec le fil du déclencheur comme seul élément la reliant à l’extérieur, son oxygène. Si l’image est ici par trop littérale, elle touche par sa force expressive tel un cri.

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Mouna Karray, Noir series 2013.

Du côté des hommes, on occupe l’espace public. Chez Zied Ben Romdhane, le mur est aussi un terrain de jeu des enfants à Gafsa et ses riches sous-sols en phosphate qui ne profitent à la population locale. Chez Boubekeur Mehdi, le mur est un support à message concret recouvert de tags. Le mur palimpseste, la peau de la ville, est vu comme un objet littéraire chez Jellel Gasteli et ses carnets de Marrakech et de Tanger réalisée en 2016.

A l’autre bout du monde arabe, dans le désert d’Arabie Saoudite, Moath Alofi accumule les images de mosquées abandonnés dont ne tient plus debout que les murs et les clôtures. Ironiquement, S.Zaubitzer au Liban fait de même avec salles de cinéma tombés dans l’oubli. Des murs qui ne renferment plus rien, si ce n’est le souvenir d’un endroit clos autrefois lieu de croyance ou d’imaginaires.

Détournant le souvenir d’une esthétique de la ruine romantique autrefois prisée des orientalistes, ces murs sont ici évidés de contenu, sécularisés et ramenés à leur fonction délimitatrice première.

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The Last Tashahud de Moath Alofi
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Cinémas de S.Zaubitzer

A l’institut du Monde Arabe, j’ai eu un coup de cœur pour les images de Douraid Souissi. La force expressionniste des images dit le poids du monde : Poids de l’Histoire, gabegie des gouvernants, tradition sociale et religieuse, sans doute un peu de tout cela à la fois. tel qu’il pèse sur les individus au monde arabe.  Par allégorie, le hors champ pèse de tout son poids à l’image et sur les têtes des personnages avec une grande force d’évocation.

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Mohamed, Salem, Omrane, Hbib, Hsouna, Alaa, Farid, Hamza, Mehdi, Oussama et Kamel de Douraïd Souissi, 2016.

En réaction aux contextes sociopolitiques quelque peu étouffants décrits plus haut, certains photographes du Monde Arabe répondent par des tentatives d’introspection, c’est à dire d’individuation. Si les images de groupe renvoient parfois à une vision quelque peu pittoresque, d’autres photographies sont travaillées par une volonté de s’en détacher.

Dans le cadre de la biennale, la cité internationale des arts présente une exposition « Ikbal/Arrivées, pour une nouvelle photographie algérienne » dont le commissariat est assuré par le photographe Bruno Boudjelal. le parcours y est riche de plus de 400 images réalisés par 20 jeunes photographes algériens. J’ai ainsi été saisi par la beauté des images de Farouk Abbou et sa série Transvergence (quel titre barbare).

Dans la lumière du petit matin, un personnage de dos, le photographe probablement, s’avance dans les rues d’une petite ville déserte. Cette vision qui traduit une mise en scène du rapport de soi au territoire est aussi et surtout une tentative assez réussie d’amener l’introspection et l’individuation sur la place publique.

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From Transvergence de Farouk Abbou.

Le territoire est certes ici vidé de ses autres habitants pour l’instant. Cependant, apprivoiser l’espace public pour créer des parcelles d’intimité partagée et ouvertes qui repoussent les murs est un chemin sur lequel plusieurs artistes présentés semblent engagés. On peut espérer également voir à l’avenir plus de femmes du monde arabe faire le mur et s’emparer de l’espace public pour y affirmer la singularité de leurs regards.

Si cette distinction d’espaces entre le privé et le public est donc patente, certains comme Hicham Benohoud dans sa série Acrobatie exposée à la Mep s’en empare de façon ludique. Procédant par déplacement, il a demandé à des acrobates de la place Djamâa el Fna à Marrakech de reproduire, sous les yeux de leur familles dans l’intimité de leur domiciles, les postures acrobatiques exécutées habituellement devant quelques touristes pour quelques dirhams.

Ce déplacement fantaisiste produit une certaine mélancolie dissonante accentuée par les regards familiaux en arrière plan, tournés vers nous, regardeurs touristes du monde arabe.

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De la série Acrobatie, Hicham Benohoud.

Enfin, seul bémol de cette biennale, cela concerne ce que je nommerais les pièces rapportées. Parmi les travaux exposés, il y a ceux dont les images ici font partie d’un corpus plus large qui n’a pas pour centre d’intérêt unique le monde arabe. S.Zaubitzer travaille sur les cinémas abandonnés dans le monde entier et montre ici quelques images faites au Liban. Plus loin on peut voir les images de routes de séparation réalisées par Jungjin Lee en Israël et dans les territoires occupés. Il n’est pas question de réserver la représentation du monde arabe qu’à ses habitants.t

Le cas plus problématique est plutôt celui des photographes sud-africain ou vivant aux États-Unis qui travaillent sur la notion de genre, la féminité des adolescentes au Liban ou la ségrégation des homosexuels en Tunisie. Il va de soi que tout artiste est libre de travailler ses sujets comme il l’entend. La réalité de la discrimination, pour ne pas dire plus, à l’égard des homosexuels dans tout le monde arabe est hélas indéniable et inadmissible.

Néanmoins, ce qui est problématique dans la présence de ces œuvres dans le parcours global est plutôt leur manque d’articulation flagrante avec les autres travaux. Concrètement, aucun artiste du monde arabe présenté ne s’intéresse ici aux questions de genre, de discriminations à l’égard des minorités. Cette présence de pièces rapportées peut donc tout à fait venir combler un manque d’images. Cela peut être aussi la volonté de proposer et d’imposer un point de vue ethnocentré sur le monde arabe. Justement ce que réussit à éviter jusque là cette biennale.

 

 

 

 

 

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Nouvelles expositions de rentrée à la Mep :  » Ghost stories » de Liu Bolin et Richard & Pablo Bartholomew « Affinités ».

A partir du 6 septembre, la Maison Européenne de la Photographie (MEP) à Paris présente ses nouvelles expositions de rentrée. Parmi celles-ci deux ont particulièrement retenu mon attention, celles consacrées à Bartholomew père et fils et à un degré moindre celle consacrée à Liu Bolin.

Commençons par celle consacrée au performer chinois Liu Bolin. C’est constamment dans sa fonction d’enregistrement que les performers du monde entier utilisent le médium photographique. Quelques-uns parmi ces artistes respectent, c’est-à-dire utilisent pleinement toutes les potentialités d’expression du médium de la prise de vue jusqu’au tirage.

Bolin se situe dans cette catégorie, la performance est pensée pour être saisie par la photographie, cadrage et tirage précis, l’ensemble présenté sans trucages numériques. D’où vient alors ce sentiment de sens épuisé qui saisit le regardeur au fur et à mesure qu’il parcourt l’exposition?

Revenons un peu en arrière. En 2005, les autorités chinoises détruisent un ensemble d’ateliers d’artistes dont celui de Bolin. En signe de contestation, l’artiste chinois se peint comme intégré aux décombres de son atelier en ruine. L’image est forte et marque concrètement la volonté des autorités de faire taire les artistes chinois en les privant d’endroit où exercer leur art. Faire corps avec son atelier détruit est donc un acte à consonance politique, la photographie de la performance marque par la simplicité de son élaboration la vigueur de son message.

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Hiding in the city 02, Suojia village, 2005.
De ce trauma originel, si je puis dire, Bolin capitalise. Ainsi, à partir de cet acte constitutif qui semble réalisé dans une certaine urgence, il l’érige en élément de sa poétique duplicable ad libitum.

Bolin dans le drapeau chinois, le même dans une allée de supermarché, enfin toujours lui dans sur un  fond de téléphones portables. La réalisation est parfaite, les images réussies. Cependant, au fur et à mesure que l’on découvre ces œuvres, le sens se perd, se dilue et vers la fin j’ignore s’il s’agit toujours de contestation ou d’illustration d’une méthode qui vire au gimmick au service de son auteur et non plus de son art.

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Hiding in the city 83, supermarket I, 2009.
Passons à l’exposition qui m’a fait la plus forte impression de cette rentrée à le MEP, celle de Bartholomew père et fils. Je connaissais leur travail par les livres ou sur internet, c’était la première fois que je pouvais voir des tirages.

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Autoportrait dans un miroir en 1975.
L’exposition s’articule en 3 étapes. Dans la première sont juxtaposées des images images du père et du fils. Dans les deux autres, on peut voir les images d’environnement proche du père et fils.  Enfin, dans la dernière salle sont présentées des images au Tibet et en Inde. Celle du fils est réalisée parmi les junkies en Inde et l’autre a été réalisée au Tibet par Richard alors qu’il y dirigeait la Maison du Tibet en Inde.

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Vue de l’exposition
Les images de junkies sont brutes, le noir et blanc contrasté souligne justement le contexte dramatique des images souvent réalisées de front et assez proches pour marquer la proximité, ou peut-être plus, du photographe et de ses personnages. Le décalage est d’autant plus frappant avec la dernière série d’images, plus sages, réalisées au Tibet par le père et qui sont exposées dans la même salle.

Richard Bartholomew y présente des fragments disparates souvent habités par des personnages caractéristiques. Ainsi, il m’a semblé reconnaître plusieurs fois le Dalaï Lama sur les images mais peut être était-ce simplement un moine bouddhiste. D’autres images présentent aussi quelques paysages vides empreints d’une certaine mélancolie. Une histoire d’exil toujours.

Toutefois, la partie incontestablement la plus passionnante de cette exposition se trouve au début du parcours. Les Bartholomew photographes père et fils en occupent l’espace. Chacun dans un cadre spécifique, noir et à fond perdu sans marie louise pour le fils, cadre plus grand et marie louise blanche pour le père. Les tirages sont quasiment tous du même format, noir et blanc. Le style des images est parfois proche entre père et fils d’autant plus que parfois très peu d’années séparent les deux périodes de réalisation.

Pablo Bartholomew, fils d’exilés birmans en Inde a appris la photographie auprès de son père. Cette exposition se présente donc sous la forme émouvante d’un exercice de piété filiale. Si l’on se cherche un père en photographie, c’est une chance de le trouver chez son propre père.

Mais l’exercice ne se résume pas qu’à cela heureusement, il s’agit surtout de faire dialoguer l’œil du fils et du père, de se réfléchir mutuellement et d’y trouver quelque chose qui dépasse ce simple jeu de miroirs.

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Un mur de cet accrochage présente deux images du couple de parents réalisées l’une par le père et l’autre par le fils. Sur l’une, celle réalisée par le père, on y voit un jeune couple souriant, sur l’autre, on y voit l’image couple mélancolique et quasi bergmanien dans le sentiment de crise qui s’en dégage. Les images du fils qui lui font face créant un dialogue muet dans le temps et l’espace où le regardeur est invité à provisoirement s’immiscer dans ce dialogue intime.

Parfois, l’accrochage cède à la facilité de présenter des images aux formes un peu semblables. Ce n’est pas à mon sens la partie la plus convaincante. Le plus passionnant dans cette exposition, c’est de voir comment le père et les fils pratiquent l’autoportrait et comment tous les deux évoluent dans leur propre environnement distinct et leur approche photographique. Il se trouve que parfois sans lire les cartels on serait un peu en peine de distinguer qui du père ou du fils est l’auteur de telle ou telle image.

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Ainsi, au style élégant et solidement composé du père répond un sens de l’image plus introspectif chez le fils que matérialise ses décadrages fréquents et son goût pour une  image un peu sale inspirée sans doute du bouillonnement photographique mondial post-1968. Le père tente le plus souvent de se tenir droit sur ses images, le fils est plus souvent horizontal. Le corps se tasse, en tout cas c’est l’image que l’on souhaite en montrer.

Dans un contexte d’exil, il est aisé d’imaginer combien la photographie a pu offrir un territoire commun de dialogue au père et au fils. Cependant, l’exposition marque aussi une sensible évolution du rapport de soi à son image et de la fonction miroir de la photographie. Un père et son fils peuvent habiter symboliquement le même pays d’exil, la photographie, et aller dans des directions différentes. C’est même nécessaire.

 

Exposition « Mémoire et lumière Photographie japonaise 1950-2000. La Donation Dai Nippon Printing Co., Ltd. » à la Maison Européenne de la Photographie.

La Mep présente jusqu’au 27 août 2017 une exposition constituée d’une série de donations au long cours débutée en 1992 faite à la Mep de la part d’une société d’impression japonaise Dai Nippon Printing Co. Cette exposition couvre toute la période de l’après-guerre au Japon en ce qu’il compte comme travaux de photographie notables.

Pas facile d’éviter le name-dropping ici, tant la liste des artistes exposés ici donne le tournis : Nobuyoshi Araki, Masahisa Fukase,  Eikoh Hosoe, Yasuhiro Ishimoto, Miyako Ishiuchi, Ihei Kimura,  Daido Moriyama, Ikko Narahara, Toshio Shibata, Hiroshi Sugimoto, Shomei Tomatsu, Shoji Ueda, Hiroshi Yamazaki. etc.

L’exposition s’articule en deux volets. Cela débute avec des études de l’impact de la double déflagration nucléaire qui a eu lieu au Japon en 1945.

Une première génération de photographes de sensibilités différentes, constituée notamment de Shomei Tomatsu et d’Hiromi Tsuchida, s’est attachée à patiemment documenter les effets de cet événement terrible.

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Shomei Tomatsu, Madame Katao, sa mère et son chien, 1961 De la série « Nagasaki ».

Des travaux présentés, par leur frontalité, la dureté des images présentées et la précision de l’approche documentaire voire cartographique mises en œuvre, tout ceci concourt à imbriquer de façon irrémédiable la photographie à l’événement.

La double déflagration a bouleversé pour plusieurs générations la vie des habitants et la nature même des régions touchées. A la vue des séries exposées, il semble dès lors évident que les effets de cette déflagration ont soufflé et renouvelé l’approche de la photographie documentaire au Japon post-catastrophes.

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Hiromi Tsuchida

 

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Détail

Après le premier cercle attaché à documenter les effets désastreux de la déflagration nucléaire, un deuxième cercle de photographes exposés est présenté dans les dernières salles de l’exposition. Ceux-ci ne sont pas nécessairement plus jeunes que les premiers mais différents dans leurs aspirations et leurs approches photographiques,

Par contraste avec les images de la première partie de l’exposition consubstantielles à l’événement, les images exposées ici semblent être le fruit d’une recherche plus personnelle, moins attachés à documenter les effets de la grande Histoire, plus sensible à une approche subjective du monde. De Moriyama est présenté un mur d’images issues de plusieurs séries post-Provoke, sur le mur d’en face on retrouve Le Voyage Sentimental de Araki, entre les deux sur le côté on trouve quelques images de The Solitude of Ravens de Masahisa Fukase.

Les amateurs  assidus de photographie japonaise objecteront, pas tout à fait à tort, qu’on voit encore et toujours les mêmes auteurs. Néanmoins, en tout cas pour ma part, il ne faut pas bouder son plaisir de voir ces séries ensemble et dans de très beaux tirages.

Aussi, parmi tous les photographes présentés, se sont glissés quelques-uns dont on a sûrement moins l’occasion de voir les travaux. Je veux évoquer les travaux de deux d’entre eux.

Ainsi, Ryuji Miyamoto a réalisé dans une enclave au cœur de Hong-Kong à Kowloon city Walled une série intitulée « Architectural Apocalyspe ». Les images de cette cité anarchique, constituée de modules superposés et qui sera détruite après la rétrocession du territoire à la Chine, sont spectaculaires. Elles forment un précipité d’images qui font se télescoper dans l’imaginaire du regardeur les a priori attachés à la modernité et l’anarchie du territoire britannique avant sa rétrocession. Hong-Kong, enclave de modernité dans une Asie qui le serait moins, portant à son tour une enclave anarchique en son sein, Kowloon city Walled.

Dans cette série, Miyamoto sonde l’imaginaire pré-établi du regardeur en effeuillant une à une ces couches de clichés accumulés à propos d’Hong-Kong et de la Chine.

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De la série Architectural Apocalypse, Ryujy Miyamoto.

Une autre série a attiré mon regard dans l’exposition. Entreprise en 1974 par Hiroshi Yamazaki, il s’agit de la série intitulée « Héliographie ».

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Vue de l’exposition.

Le procédé est simple, l’auteur place sa caméra face à la mer et enregistre dans de très longues expositions les effets sur la surface de la mer du déplacement du soleil au-dessus de la ligne d’horizon. Le résultat combine la rigueur de la photographie conceptuelle avec une forme de lyrisme discret et invite le regardeur à la contemplation. Nous sommes face à ces images loin du fracas du monde longuement documenté dans le reste de l’exposition.

Enfin, dernier point à signaler dans cette exposition l’absence de certains photographes ou travaux, notamment ceux relevant de la contestation formelle. Il est par exemple difficilement compréhensible au regard de leur importance que des images de Takuma Nakahira soient absentes de ce vaste panorama.

Le site de l’exposition : https://www.mep-fr.org/event/memoire-et-lumiere/

 

 

Terres d’exil de Jean-François Joly à la Mep.

Ainsi, dans la continuité de son travail sur les marginaux, les toxicomanes et les exilés de l’intérieur et de l’extérieur, cette fois-ci Jean-François Joly documente en une trentaine de tirages en noir & blanc réalisés en Europe les conditions de vie des Roms en Roumanie, au Kosovo, en France et en Macédoine entre 1998 et 2013.

Après avoir évoqué dans un précédent billet l’exposition « So long China 1982-2015 » de Patrick Zachmann, continuons la revue par l’autre exposition phare de la Mep actuellement « Terres d’exil » de Jean-François Joly.

Ainsi, dans la continuité de son travail sur les marginaux, les toxicomanes et les exilés de l’intérieur et de l’extérieur, cette fois-ci Jean-François Joly documente en une trentaine de tirages en noir & blanc réalisés en Europe les conditions de vie des Roms en Roumanie, au Kosovo, en France et en Macédoine entre 1998 et 2013.

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Premier constat factuel à la vue de ces images, ces conditions sont peu ou prou les mêmes dans l’ensemble de ces pays. Évidemment, il serait tentant d’arguer qu’il s’agit là d’une focalisation partiale et partielle de la part du photographe ou du regardeur. Cependant, un rapide coup d’œil à l’un des camps de Roms à la périphérie de nos villes  suffirait de nous instruire  à ce sujet.

Sous les auspices des pionniers de la photographie sociale, notamment les américains, et des moyens esthétiques mis en œuvre dans ce travail : le noir & blanc qui happe le regard en évitant de le distraire, l’arrière-plan flou qui rejette quelque peu les contextes comme autant de justifications locales, la frontalité des regards.

Ces moyens s’avèrent aussi efficaces que moralement soutenables lorsqu’il s’agit de montrer dans quelles conditions de misère des gens peuvent vivre aujourd’hui.

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Pour autant que ce travail soit nécessaire dans le contexte social et politique actuel en Europe, la force et la vigueur de ces images nous rappellent surtout et d’abord que le regard est toujours affaire de morale et que la morale en photographie est surtout affaire d’esthétique.

Outre la beauté du rendu résultant de  ces choix, ces travaux nous rappellent aussi à l’essentiel. Il n’y pas de communauté de réprouvés pré-existante mais seulement des individus privés de leur singularité au sein de leur environnement et à nos propres yeux.

A la mesure de ses moyens esthétiques, tout l’art du photographe est ici de la leur restituer. Et il y réussit admirablement.

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«Terres d’exil», à la Maison européenne de la photographie (MEP) jusqu’au 5 juin : http://www.mep-fr.org/evenement/jean-francois-joly-terres-dexil/

A signaler un diapo très intéressant publié dans Libé : http://next.liberation.fr/arts/2016/04/08/jean-francois-joly-sur-la-route-des-roms_1444388.

 

« So long China 1982-2015 » Exposition de Patrick Zachmann à la Mep.

En se déplaçant dans ces salles, on peut éprouver un peu par procuration ce que probablement Patrick Zachmann a pu ressentir d’étrangeté radicale pour un occidental dans la Chine des années 1980. Le regard amusé et curieux posé sur lui l’est aussi un sur nous par ricochet.

Après quelques semaines de pause, c’est avec plaisir que nous nous rendons à la Maison Européenne de la Photographie pour voir les travaux de deux photographes dont nous admirons et suivons le travail.

D’abord, l’exposition « So long China 1982-2015 » qui débute chronologiquement par un accrochage des photos réalisées en Chine au début des années 1980. Ces images en noir & blanc déjà publiées dans un précédent livre « W. Or The Eye Of A Long-Nose » occupent les deux premières salles de l’exposition.

En se déplaçant dans ces salles, on peut éprouver un peu par procuration ce que probablement Patrick Zachmann a pu ressentir d’étrangeté radicale pour un occidental dans la Chine des années 1980. Le regard amusé et curieux posé sur lui l’est aussi un peu sur nous par ricochet.

IMG_20160514_150856[1] Pékin 1982. Des chinois découvrent un « long nez » pour la première fois.

Depuis ses travaux fondateurs sur la communauté juive de la fin des années 1970,  le questionnement identitaire sur l’altérité traverse le regard du photographe. Les rapports complexes entre individu et communauté qui sont souvent des lieux de conflictualité sont au contraire chez Patrick Zachmann l’endroit d’une construction d’un regard.

Le je du photographe qui regarde, qui élabore une communauté en la donnant à voir, est à rebours, construit, travaillé par la communauté qui le regarde aussi. La surface de l’image est ainsi le lieu où se réalise la rencontre.

Cette altérité se parait parfois du mystère et de la beauté de l’inaccessible ou de l’interdit.

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Canton province du Guangdong 1992. Femme à l’avant d’un taxi.

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Kowloon City 1987. Enclave chinoise à Hong-Kong.

Dans les salles suivantes sont ensuite exposés divers autres travaux sur la Place Tian an men et d’autres moins connus comme les images réalisées en 2008 dans la province du Sichuan après le tremblement de terre.

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A partir de là, les images exposées changent complètement d’objet. Désormais, le photographe pose un regard de photo reporter sur des évènements dramatiques comme ci-dessus ou simplement sur  la mutation humaine et urbanistique galopante qui affecte la Chine post-Deng Xia Ping.

Face à ces mutations qu’il tente de documenter, le photographe a recours à divers procédés simples, parfois même un peu simplistes.

Ainsi, sont exposés des diptyques encapsulant le passage du temps contenant des images de mêmes endroits à 14 ans d’intervalle. Les plus anciens sont en noir & blanc. Ce procédé pour efficace qu’il soit semble diluer la singularité du regard dans quelque chose d’objectif et un poil plus attendu.

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Wenzhou province de Zhejiang 1991 et 2005.

De même, pour la suite de l’exposition, le procédé de monstration abolit toute singularité au profit d’une efficacité un brin tapageuse.

Les nuits chaudes de Macao sont montrées en couleurs chatoyantes.

Les images du mirage capitaliste qui agite la Chine en forme de trompe l’œil publicitaire sont dument documentées. De même, la question des travailleurs migrants et le problème démographique au prisme de la crise de l’enfant unique imposé par le régime le sont aussi.

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Ainsi, en terminant le parcours de l’exposition, on regrette un peu la singularité des images exposées dans les premières salles.

Le lien vers le site de le Mep : http://www.mep-fr.org/evenement/patrick-zachmann-so-long-china/

A noter le très beau catalogue de l’exposition édité par Xavier Barral : http://exb.fr/fr/home/268-so-long-china-9782365110938.html