Bilad es Sudan, photographies de Claude Iverné à la fondation HCB.

Lauréat du prix de la fondation Henri Cartier-Bresson en 2015, Claude Iverné expose jusqu’au 30 juillet dans les murs de la fondation, une série de photographies, Bilad es Sudan : pays des noirs en arabe.
Après la Maison des Métallos en 2012, c’est une nouvelle occasion qui s’offre au visiteur de voir les images du Soudan réalisées sur place depuis la fin des années 1990 par Claude Iverné.
L’exposition s’articule en deux temps et en deux espaces. D’abord, le premier étage consacré quasi exclusivement à son travail réalisé à la chambre au Soudan, le plus souvent à contre-jour ou du moins avec la source de lumière de côté. L’œil prend ses distances avec le sujet. Par manque de lumière sans doute, on y voit pas ou peu d’images d’intérieur. Seuls des bergers, des femmes près de leur abri, quelques ruines ou des champs au loin peuplent ces images dans un paysage aride habité de nomades. Plusieurs images présentent aussi des abris dépouillés où l’on se sent à l’abri de rien.
A l’étage suivant, c’est toute autre chose. Claude Iverné aurait souhaité continuer son travail de photographe sur place. Les circonstances de la guerre en ont décidé autrement. Il a quand même pu réaliser des images au Sud Soudan récemment indépendant. On y voit s’y former les prémices d’une société consumériste. Les images en couleur présentent des grosses voitures, des affiches au mur. Les signes précurseurs d’un début de développement économique qui tranchent avec la sécheresse des images en noir & blanc des nomades soudanais vues à l’étage du dessous.
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67614-01 Mnaïma Adjak, peuple Shénabla, clan Awasma, Dar Jawama, Kordofan Nord août 2001.
Par la suite, toujours en couleur, le photographe fait le parcours inverse. Il suit des réfugiés soudanais en Europe. Pas d’images du voyage. Le voyage n’intéresse pas Claude Iverné. Sur place, il a pu s’intéresser au Soudan. Désormais il s’intéresse aux soudanais. Il multiplie des portraits en grand format de visages, quelques plans larges de réfugiés parfois auprès de leur abri de fortune.
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L 1009122 et L 10009171, Anwar Abdalla et Siddik Adam, peuple Marrarit, sous procédure Dublin II, Bois de Vincennes, février 2016.
Certaines images résonnent étrangement entre elles. L’image de personnes debout près de la tente réalisée au Soudan fait écho à celle du réfugié près de son abri au Bois de Vincennes. La végétation y est plus luxuriante, un sentiment de damnation se forme à la vue des images et se diffuse d’image en image.
A l’étage, sur une table, l’auteur a disposé quelques objets vernaculaires, des guides, des cartes, des plaques métalliques de publicité, des allumettes soudanaises. A la vue de ces objets, on songe quelque peu au rapport qu’entretenait Walker Evans avec les objets futiles de la civilisation américaine.
Ce n’est sans doute pas par hasard que l’on peut y songer, la distance, la retenue et le refus de tout spectaculaire tracent les lignes d’une filiation nette entre Claude Iverné et le maître américain. Il n’y est jusque la typographie des couvertures des livres de photographie soudanaise qui ne fasse référence clairement à American Photographs.
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Naomi Baki, française, peuple Kresh Gbayadu Bahrel Ghazal, Soissons décembre 2011.
D’autres fois, on songe au maitre américain à la vue de ce portrait de cette femme debout adossée à une porte faite de planches en bois. Le sourire triste, le regard voilé rapproche ces deux portraits. Il y a pire comme inspiration et morale du regard.
C’est à des images du Soudan que l’on s’attendait de se voir confronté à la fondation HCB, Claude Iverné nous y offre un autre parcours, du lointain au plus proche. C’est cette évolution qui donne à l’ensemble sa force. L’éloignement s’y consume, le lointain y est aboli. Le regard teinté d’exotisme, gangue de l’Afrique vue par nous, finalement s’y dissout et nous dessille.

 

 

Exposition de Francesca Woodman à la Fondation Henri Cartier-Bresson.

L’imagier de Woodman se meut dans le cadre photographique qu’elle impose à son corps comme peut se mouvoir le corps adolescent. Il se fait plastique dans un cadre relativement rigide à l’image de l’ethos adolescent dans un corps gauche qui l’étouffe.

Avant d’écrire sur Francesca Woodman, inévitablement se pose la question :  qu’écrire de plus sur la photographe américaine suicidée à 22 ans?

Les épithètes à propos de son œuvre abondent : météorique fulgurant astre étoile filante etc.. Toutes aussi vraies les unes que les autres autant que peut l’être un chewing-gum qui colle aux baskets à deux cents boules d’un visiteur d’une galerie du Haut-Marais. C’est dire si c’est encombrant.

Ainsi, la fondation expose des séries entières de Woodman, chose peu fréquente finalement. Quasiment jamais exposée en galerie, sa dernière grande exposition à Paris date de 1998 à la Fondation Cartier.

D’emblée évacuons les ratés de l’exposition, son titre ‘On being an angel’ et le choix de la couleur rose aux murs dans les salles! Un choix étonnant tant il semble dissonant avec le une forme de mal-être qui se dégage du travail de la photographe.

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Autre dissonance constatée dans les salles de l’exposition, deux tirages grand format. Les parents de l’artiste veillant jalousement sur son œuvre, leur accord a certainement permis cela mais l’on ne comprend pas la plus-value d’une telle opération. Les tirages grand format sont dans l’air du temps, soit! Mis à part un effet décoratif qui remplit en surface plus d’espace, ce choix est en contradiction avec les choix de format faits par l’artiste de son vivant. Non pas qu’il faille toujours respecter ce choix aveuglément mais il est ici particulièrement en décalage avec le reste du corpus exposé.

Ces réserves étant posées, l’œuvre Woodmanien est là sous nos yeux, charnel et hautement instable.

De sa première image faite à l’âge de 13 ans jusqu’à 22 ans, Woodman n’a cessé de se photographier, établissant à l’aide de la photographie une sorte de mise à distance de son corps. il y est partout apparaissant disparaissant mais toujours enfermé dans un cadre carré rigide 6×6.

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Ne sachant que faire visiblement de ce corps encombrant elle tente la photographie pour s’en libérer et le confier à nous regardeurs bienveillants. Et il nous offert là : dissous, ferme, lascif, enrubanné. Pressentant sans doute la vanité d’une telle opération, elle proclame avec humour qu’il n’y a de modèle que soit-même en faisant porter des masques à ses amies.

A ce stade, il n’est pas inintéressant de faire un point téléologique dans l’œuvre Woodmanien. Qui fréquente un tant soit peu les réseaux sociaux peut voir à quel point internet est peuplé de photos de jeunes femmes offrant des images de leur corps tentant ainsi une forme de réappropriation du regard sur soi et sur son corps.

En effet, si le travail de Woodman s’apparente peu aux photographes féministes qui l’ont précédé en ce qu’elle met en scène une tentative de dompter un corps adolescent qui l’enserre dans un malaise intérieur, ses devancières optaient pour la déconstruction du rapport historique au corps de la femme.

Elle garde la maitrise de son corps en le photographiant comme elle l’a appris chez ses prédécésseures mais l’optique se porte vers l’incertain et l’instable caractéristiques de l’adolescence.

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Chaque jeune fille qui poste un nu d’elle aujourd’hui sur les réseaux sociaux doit quelque chose à Woodman même sans le savoir. En ce sens, l’artiste américaine disparue à l’orée de l’age adulte a une descendance nombreuse et un peu encombrante.

Néanmoins, ce qui distingue son œuvre c’est sa prodigieuse maitrise plastique de la photographie. Les tirages exposés sont sublimes de subtilité dans les tons. La maitrise des techniques reste impressionnante pour une jeune personne de son age.

Ainsi l’imagier de Woodman se meut dans le cadre photographique qu’elle impose à son corps comme peut se mouvoir le corps adolescent. Il se fait plastique dans un cadre relativement rigide à l’image de l’ethos adolescent dans un corps gauche qui l’étouffe.

Pour ceux qui fréquentaient déjà son œuvre, il n’y pas de surprise à attendre de la visite de l’exposition mais la confirmation d’un talent éclatant.

Le site de l’exposition : http://www.henricartierbresson.org/expositions/

 

Looking for Woodman

Hommage à Woodman en forme de mise en bouche avant d’aller à la fondation HCB.

Quelques mois avant sa mort, Fransesca Woodman a publié à Rome un livre intitulé « Some Disordered Interior Geometries », Synapse Press, 1981. Tiré à 500 exemplaires et aujourd’hui hors de prix, ce fut le seul livre publié de son vivant.

Sur un canevas de livre d’exercices de géométrie, elle y insère 16 photographies. Ces photos aujourd’hui très célèbres, qu’on s’apprête peut-être à voir ou revoir à la Fondation Cartier-Bresson qui consacre une exposition à l’artiste américaine disparue.

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Écrit à la main sur du Tippex « These things arrived from my grandmother’s they make me think about where I fit in this odd geometry of time. This mirror is a sort of rectangle although they say mirrors are just water specified ».

Dans son essai « Sur la photographie », écrit entre 1973 et 1977, Susan Sontag  classait sommairement les types de pratiques photographiques en deux catégories. Celles qui tentent de mettre un peu d’ordre dans le chaos de ce monde et les autres, celles qui tentent de réfléchir ce chaos.

Il me semble, que cette page du livre de Fransesca Woodman, est à l’intersection de cette typologie.

Comme dans tout le reste du livre, elle y met en scène le caractère irréductible du chaos de son corps-monde à l’ordre froid de la géométrie. C’est ce qui rend ce travail terriblement émouvant.

Pour aller plus loin : http://designobserver.com/article.php?id=34288