« Étranger résident » la collection Karmitz à la Maison Rouge. L’émotif d’une collection à thèmes.

La Maison Rouge-Fondation Antoine de Galbert présente dans ses locaux jusqu’au 21 janvier 2018 un aperçu de la riche collection de l’homme de cinéma, réalisateur, producteur et distributeur, Marin Karmitz.

Cette collection constituée depuis la fin des années 1990 par le créateur de la société de production et de distribution de cinémas MK2 comprend un large pan de l’histoire de la photographie d’Europe et des États-Unis mais pas seulement. Sont aussi présentées des peintures modernes, des têtes Maya et des installations des plasticiens français Annette Messager et Christian Boltanski entre autres. C’est une œuvre de celui-ci qui ouvre d’ailleurs le parcours avec une projection sur un rideau d’un extrait du Dernier des Hommes de FW Murnau. Une photographie d’un écran de cinéma de Hiroshi Sugimoto vient clore l’exposition marquant par ces clins d’œil appuyés le parcours cinéma du propriétaire de la collection.

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Benjamin avec oiseau, 1997 Michael Ackerman.

Entre les deux, on chemine dans un parcours fait d’images souvent hantées. S’agissant des images de Michael Ackerman qui ouvre l’exposition avec une série photographique  en Leporello « Smoke » réalisée à Atlanta autour de Benjamin leader du groupe rock Smoke disparu des suites du Sida en 1990. Cette série fiévreuse et hantée par la disparition donne le ton d’une bonne partie du parcours à suivre.

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Caisse de photographies de Lewis Hine.

Après avoir admiré les caisses d’images mobiles réalisées par Lewis Hine et qu’il montrait un peu partout aux États-Unis pour dénoncer le travail des enfants, suit très vite une partie de l’exposition autour de l’holocauste. Les images des juifs polonais dans les ghettos et saisis par Roman Vishniac et près de ces images, on peut voir une série de Moï Ver dans un shtetl en 1939.

La cohabitation de ces séries d’images est cohérente si nous les regroupons sous la bannière de photographies de témoignage réalisées dans le but de dénoncer,  l’exploitation des enfants pour l’une et pour l’autre les persécutions portant en elles le germe de la destruction des juifs d’Europe de l’est à venir.

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Resistors, 1994 Christian Boltanski.

Face à ces images, j’ai été saisi d’un double accablement. Accablé par ces témoignages de traitements inhumains infligés à quelques-uns par d’autres en raison de leur confession et aussi accablé par l’impuissance des images témoins d’empêcher ce qu’il est advenu des habitants de ces pogroms et de shtetls.  Les images de Lewis Hine ont néanmoins permis une évolution favorable de la législation sur le travail des enfants aux États-Unis, ceci est une maigre consolation.

Près de ces images bouleversantes de juifs condamnés à la destruction, est présentée une série d’images d’yeux d’allemands résistants réalisées par Christian Boltanski, la présence de cette série à cet endroit est surprenante. Il s’agit probablement d’un éloge de la résistance et d’un nécessaire rappel de ce petit nombre d’allemands qui au péril de leurs vies ont choisi la voie de la résistance. L’absence d’images de bourreaux induit une sorte de déséquilibre dans le souvenir quelque peu troublant et qu’un ciné-tableau de Dieter Appelt parti à Venise sur les traces du poète fasciste Ezra Pound vient combler.

De l’autre coté de la cloison de résistants allemands, se trouve une série réalisée à Auschwitz par Antoine d’Agata. Des images sombres, floues qui disent tout de l’impossibilité de montrer quoi que soit de l’holocauste hormis ce qu’il reste de ruines des usines de la mort.

(Ci-dessus à droite, A.D’Agata Auschwitz, à gauche, Kibboutz en Europe de l’Est, 1937 de Moi Ver)

Après ces séries d’images du point de vue de témoin plus qu’impliqué, une autre série d’Antoine d’Agata réalisée à Jérusalem nous fait face. On y voit les images habituelles de ce conflit que nous connaissons si bien désormais hélas. Le plus significatif dans cette série est le texte de l’auteur qui l’accompagne qui affirme son refus de l’injonction qui lui est faite en tant que photographe de passage sur le conflit de prendre parti pour l’un ou l’autre des belligérants. Il est aisé de comprendre ce point de vue du reporter lassé de servir de relais d’images ou de point de vue qui ne sont pas les siennes. Néanmoins, je me suis interrogé sur le sens de la présence de cette série en raison et de sa proximité avec les autres images témoins ayant eux aussi échoués à influer par leur travail de documentation sur le cours catastrophique des choses ici ou ailleurs.

Après cette partie un peu accablante de l’exposition, le parcours bascule dans un tour patrimonial de la photographie. Une dizaine de cellules distribuées par un long corridor qui ouvre chacune sur une tête d’Amérique latine et notamment Maya, présente des extraits de séries des plus grands, Koudelka, Stromholm, Petersen pour les européens avant de continuer sur le meilleur de la photographie américaine, des samples de Smith, Levinstain, Dave Heath et le moins connu Roy de Carava. On circule dans ces cellules avec plaisir tant on peut y retrouver un ensemble extraordinaire seulement gâché par le choix de présenter des extraits de séries, ce qui empêche la puissance de certains travaux de se déployer sous nos yeux et éviter ainsi un léger coté zapping quelque peu désagréable.

Cette promenade se termine sur un stupéfiant tableau de Haamershei figurant une femme esseulée dans une pièce et en ligne de fuite un corridor de portes ouvertes figurant un artefact visuel du corridor que l’on vient de parcourir.

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Vilhelm Hammershoi, Intérieur, Strandgate 25, 1915.

Après les images témoins et la photographie américaine, la suite de l’exposition est consacrée au motif du visage sous toutes ses formes. on peut y voir notamment des photographies de Hosoe, Banier etc, des peintures du visage de Pierre Goldman, figure de la gauche radicale post 1968 assassiné dans des conditions troubles. Cette partie formée par analogies formelles semble disparate.

Plus loin, dans une sorte d’anti-chambre sont présentés de superbes dessins de Tadeusz Kantor, des caricatures au trait très fin, très expressif qui voisinent avec un ensemble cinématique de Stanislaw Ignacy Witkiewicz d’autoportraits drôles et de portraits au cadre très serré sur les visages, le sien ou celui de ses proches. Ces photographies frappent par leur modernité, la notre, celle où le visage, le sien ou celui des autres semble être la forme la plus simple d’altérité illustrant une sorte de questionnements existentiels à l’aide de l’image. Il incarne aussi un point de jonction entre la photographie et la peintre moderne, celle notamment de Gustave Courbet et ses portraits acérés et au regard cru dans une mise à nu romantique de soi.

La dernière série d’images est l’œuvre de Chris Marker. Des portraits de femmes capturés au portable dans le métro dont le seul intérêt est leur antériorité, c’est-à-dire d’avoir été réalisés avant que la photo phonie n’envahisse les réseaux sociaux et internet. La médiocrité plastique de ces images est cruellement soulignée par la beauté et la rigueur des images plus anciennes de Marker réalisées en Asie et qui cohabitent avec ses travaux images dans la même salle.

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Les passagers 2008-2010 Chris Marker.

Autre grand nom qui clôt l’exposition, une installation de l’immense cinéaste iranien, Abbas Kiarotami. Il s’agit d’un couple au lit et qui dort, filmé en continu et projeté au sol comme dans un lit. Évidemment, la question de l’intimité et de l’espace privé au sein du couple se pose d’une autre façon en Iran que dans nos contrées mais il est néanmoins difficile d’ignorer la faiblesse d’élaboration et d’expression de cette installation tant elle semble datée et dont l’effet est depuis Andy Warhol un peu éventé.

Au sortir de l’exposition j’ai ressenti une impression d’un empilement d’œuvres autour du thème du visage et de formes d’altérité douloureuse qui pris séparément nous plongent dans les tourments de l’histoire récente sans toutefois rien dire d’un regard ni sur l’histoire de l’art ni sur les motifs secrets ou obsessionnels de l’homme qui collecte ces œuvres. Mais peut-être n’était-ce pas le propos de la collection/exposition qui tend plutôt à une écriture historique faite d’analogies formelles à travers le patrimoine artistique du siècle écoulé.

 

 

 

 

 

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Bieke Depoorter « Mumkin* / Who knows », Prix Levallois 2017.

La galerie de l’Escale à Levallois présente jusqu’au 25 novembre 2017 les travaux des lauréats du Prix Levallois 2017 de la jeune création photographique internationale.

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La lauréate de l’année est Bieke Depoorter pour ses travaux en Égypte depuis 2011. En effet, la jeune photographe néerlandaise membre de l’agence Magnum s’est rendue à de nombreuses reprises sur place depuis le déclenchement de ce qu’on a appelé les Printemps arabes qui en Égypte ont abouti au départ du potentat local Hosni Moubarak et l’élection démocratique d’un nouveau président issu des rangs de la confrérie des Frères Musulmans.

Dans ce contexte tourmenté, on se souvient aussi des nombreux cas d’agression sexuelle dont ont été victimes des femmes reporters en marge des manifestations monstres de la place Tahrir. La photographe néerlandaise (ici la condition féminine de la photographe n’est pas neutre) ne rapporte aucune image de manifestation, aucune violence à l’image et pas plus de sang versé.

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Non, les images égyptiennes de Bieke Depoorter sont des images de rencontres et de reconnaissance de l’altérité irréductible à toute photographie. Ce n’est pas le moindre des mérites de la photographe que de nous épargner les images habituelles de reportages rapidement réalisés et simulacres de rencontres avec nos semblables lointains. Au-delà des mythes orientalistes tenaces du dévoilement portés par nous occidentaux sur cet inaccessible Orient construit, les photographies de Depoorter sont des images en apparence simple réalisées dans l’intimité des habitations d’égyptiens.

Dans un accrochage hybride fait de photographies en grand format assez peu nombreuses, trois longs carrousels présentent la maquette d’un livre à venir.

Après avoir réalisé dans un premier temps des images fruits de rencontres devenues intimes, dormant parfois dans le même lit que ses hôtes, la photographe est revenue voir les sujets de ses images premières. Ce sont ces images commentées en tout sens par ses hôtes que le livre présente. Les sujets ont ainsi écrit en arabe sur les photographies, des pages blanches portent les traductions à côté.

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Il ne s’agit pas ici de simple photo-littérature telle qu’on la connaît par exemple chez Jim Goldberg. Il y a des similitudes avec Rich & Poor par exemple dans Mumkin. Néanmoins, la charge d’étrangeté entre les protagonistes de Mumkin qui n’ont que la photographie en commun est plus prégnante. J’y vois la concrétisation d’un assentiment partagé à la rencontre entre une photographe et ses hôtes.

L’assentiment des sujets est aussi un consentement à voir octroyé au regardeur rassuré qu’il peut l’être à l’heure du doute par une forme sincère qui prime sur l’image immaculée. L’image est ici une offrande.

Ainsi, de manière sensible Bieke Depoorter enjambe avec brio l’asymétrie inévitable entre étrangers photographes de passage et habitants d’un lieu pour inscrire dans ses images mêmes les traces indélébiles de cette rencontre. En plus d’être assez émouvant, l’ensemble exposé démontre aussi le talent de fabuleuse coloriste de l’intime que l’on connaissait déjà à Bieke Depoorter.

* Possible : c’est par l’autorisation de photographier que Bieke Depoorter ébauchait ses rencontres.

 

A propos de la deuxième édition de la Biennale des photographes du monde arabe contemporain à Paris. Les territoires séparés.

L’Institut du Monde Arabe et la Maison Européenne de la Photographie présentent à partir du 13 septembre 2017 la deuxième édition de la Biennale des photographes du monde arabe contemporain. Cette nouvelle édition se déroule dans divers lieux parisiens, institutions et galeries, à l’IMA, la MEP, la Cité internationale des Arts, la Mairie du 4e, la Galerie Thierry Marlat, Photo 12, la Galerie Clémentine de la Féronnière et la Galerie Binôme.

Au regard des contextes historique et actuel également tumultueux des deux cotés de la méditerranée et plus loin, donner ici la parole, si je puis dire, aux photographes du monde arabe acteurs de ce dialogue, est bien sur une très louable initiative qu’on ne peut que souhaiter voir se pérenniser. Venir à bout des clichés qui obstruent la vue n’est pas un long fleuve tranquille.

Venons-en aux œuvres des photographes exposés. Il est périlleux, au risque de la simplification, de tenter de dresser un tableau uniforme dans la variété des travaux exposés. Ceux-ci couvrent de vastes territoires, réels ou imaginaires, aux contextes géopolitiques et sociaux si complexes et variés du Maroc jusqu’en Arabie Saoudite.

Néanmoins, en parcourant les cimaises de divers endroits de la Biennale, hormis la Galerie 12 et la mairie du 4ème arrondissement où je n’ai pu me rendre, j’ai été frappé par la profusion d’un décor qui prime sur tous les autres et qui figure sur les images de divers photographes à différents endroits.

En effet, on voit beaucoup de murs sur les images.  Il sert parfois de simple scène de spectacle en plein air, d’autres fois il figure les pages d’un livre ouvert, ailleurs il est aussi ramené à sa fonction première de support où il ferme la perspective.

Ainsi dessinée, cette présence  répétée et diffuse de mur qui abolit toute ligne de fuite ne semble pas fortuite ou être simplement le fruit d’une simple contingence physique. L’œil du regardeur vient buter trop souvent dessus. Par son omniprésence, ce décor est le signe le plus apparent d’une dialectique qui rassemble ou distingue une partie non négligeable des œuvres ici présentées.

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hidden Portrait_IV ® Hela Ammar_2014.

Suivant une dialectique intérieur/extérieur marquée, les femmes photographes présentent toutes des travaux fait entre quatre murs si je puis dire. Chez Hela Ammar, le mur est porteur du poids trouble de l’histoire et des traditions desquels le personnage féminin affronte de manière ambivalente. Est-elle en train de s’en détacher ou plutôt sur le point d’y être absorbée.

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« Lumière d’âme » series de Sihem Salhi.

Sihem Salhi, dans sa série  « Lumière d’âme », les murs intérieurs enserrent le souvenir et les contes de la grand-mère disparue. Chez Sonia Merabet la ligne de fuite enjambe le mur et suit une  ligne parallèle à la verticale des murs qui enferme le point de vue.

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Extraterrestre series de Sonia Merabet

De façon significative, il y a un mur de séparation entre hommes et femmes. L’extérieur est indubitablement un espace masculin. Aucune femme ne propose d’images en extérieur. Cette contrainte intégrée est dépeinte avec force chez Mouna Karray qui se photographie enfermée dans un grand sac blanc (un linceul?) avec le fil du déclencheur comme seul élément la reliant à l’extérieur, son oxygène. Si l’image est ici par trop littérale, elle touche par sa force expressive tel un cri.

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Mouna Karray, Noir series 2013.

Du côté des hommes, on occupe l’espace public. Chez Zied Ben Romdhane, le mur est aussi un terrain de jeu des enfants à Gafsa et ses riches sous-sols en phosphate qui ne profitent à la population locale. Chez Boubekeur Mehdi, le mur est un support à message concret recouvert de tags. Le mur palimpseste, la peau de la ville, est vu comme un objet littéraire chez Jellel Gasteli et ses carnets de Marrakech et de Tanger réalisée en 2016.

A l’autre bout du monde arabe, dans le désert d’Arabie Saoudite, Moath Alofi accumule les images de mosquées abandonnés dont ne tient plus debout que les murs et les clôtures. Ironiquement, S.Zaubitzer au Liban fait de même avec salles de cinéma tombés dans l’oubli. Des murs qui ne renferment plus rien, si ce n’est le souvenir d’un endroit clos autrefois lieu de croyance ou d’imaginaires.

Détournant le souvenir d’une esthétique de la ruine romantique autrefois prisée des orientalistes, ces murs sont ici évidés de contenu, sécularisés et ramenés à leur fonction délimitatrice première.

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The Last Tashahud de Moath Alofi
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Cinémas de S.Zaubitzer

A l’institut du Monde Arabe, j’ai eu un coup de cœur pour les images de Douraid Souissi. La force expressionniste des images dit le poids du monde : Poids de l’Histoire, gabegie des gouvernants, tradition sociale et religieuse, sans doute un peu de tout cela à la fois. tel qu’il pèse sur les individus au monde arabe.  Par allégorie, le hors champ pèse de tout son poids à l’image et sur les têtes des personnages avec une grande force d’évocation.

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Mohamed, Salem, Omrane, Hbib, Hsouna, Alaa, Farid, Hamza, Mehdi, Oussama et Kamel de Douraïd Souissi, 2016.

En réaction aux contextes sociopolitiques quelque peu étouffants décrits plus haut, certains photographes du Monde Arabe répondent par des tentatives d’introspection, c’est à dire d’individuation. Si les images de groupe renvoient parfois à une vision quelque peu pittoresque, d’autres photographies sont travaillées par une volonté de s’en détacher.

Dans le cadre de la biennale, la cité internationale des arts présente une exposition « Ikbal/Arrivées, pour une nouvelle photographie algérienne » dont le commissariat est assuré par le photographe Bruno Boudjelal. le parcours y est riche de plus de 400 images réalisés par 20 jeunes photographes algériens. J’ai ainsi été saisi par la beauté des images de Farouk Abbou et sa série Transvergence (quel titre barbare).

Dans la lumière du petit matin, un personnage de dos, le photographe probablement, s’avance dans les rues d’une petite ville déserte. Cette vision qui traduit une mise en scène du rapport de soi au territoire est aussi et surtout une tentative assez réussie d’amener l’introspection et l’individuation sur la place publique.

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From Transvergence de Farouk Abbou.

Le territoire est certes ici vidé de ses autres habitants pour l’instant. Cependant, apprivoiser l’espace public pour créer des parcelles d’intimité partagée et ouvertes qui repoussent les murs est un chemin sur lequel plusieurs artistes présentés semblent engagés. On peut espérer également voir à l’avenir plus de femmes du monde arabe faire le mur et s’emparer de l’espace public pour y affirmer la singularité de leurs regards.

Si cette distinction d’espaces entre le privé et le public est donc patente, certains comme Hicham Benohoud dans sa série Acrobatie exposée à la Mep s’en empare de façon ludique. Procédant par déplacement, il a demandé à des acrobates de la place Djamâa el Fna à Marrakech de reproduire, sous les yeux de leur familles dans l’intimité de leur domiciles, les postures acrobatiques exécutées habituellement devant quelques touristes pour quelques dirhams.

Ce déplacement fantaisiste produit une certaine mélancolie dissonante accentuée par les regards familiaux en arrière plan, tournés vers nous, regardeurs touristes du monde arabe.

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De la série Acrobatie, Hicham Benohoud.

Enfin, seul bémol de cette biennale, cela concerne ce que je nommerais les pièces rapportées. Parmi les travaux exposés, il y a ceux dont les images ici font partie d’un corpus plus large qui n’a pas pour centre d’intérêt unique le monde arabe. S.Zaubitzer travaille sur les cinémas abandonnés dans le monde entier et montre ici quelques images faites au Liban. Plus loin on peut voir les images de routes de séparation réalisées par Jungjin Lee en Israël et dans les territoires occupés. Il n’est pas question de réserver la représentation du monde arabe qu’à ses habitants.t

Le cas plus problématique est plutôt celui des photographes sud-africain ou vivant aux États-Unis qui travaillent sur la notion de genre, la féminité des adolescentes au Liban ou la ségrégation des homosexuels en Tunisie. Il va de soi que tout artiste est libre de travailler ses sujets comme il l’entend. La réalité de la discrimination, pour ne pas dire plus, à l’égard des homosexuels dans tout le monde arabe est hélas indéniable et inadmissible.

Néanmoins, ce qui est problématique dans la présence de ces œuvres dans le parcours global est plutôt leur manque d’articulation flagrante avec les autres travaux. Concrètement, aucun artiste du monde arabe présenté ne s’intéresse ici aux questions de genre, de discriminations à l’égard des minorités. Cette présence de pièces rapportées peut donc tout à fait venir combler un manque d’images. Cela peut être aussi la volonté de proposer et d’imposer un point de vue ethnocentré sur le monde arabe. Justement ce que réussit à éviter jusque là cette biennale.

 

 

 

 

 

« Braguino ou la communauté impossible » de Clément Cogitore au Bal.

Poursuivant l’objectif qui a présidé à sa création : examiner l’image contemporaine sous toutes ses formes : photographie, vidéo, cinéma, nouveaux médias, le Bal accorde actuellement l’ensemble de ses espaces d’exposition à un artiste français né en 1983 et déjà remarqué au cinéma par sa maitrise visuelle de l’art du récit dans son film « Ni le ciel, ni la terre » et d’autres expositions d’installation ou de photographie en galerie.

Ainsi, pénétrant dans les salles d’exposition, il faut un peu s’habituer à la pénombre. Elle est proche de celle qui précède le début de la projection dans une salle de cinéma et c’est bien non pas à une mais plusieurs projections simultanées auxquelles le visiteur y est invité.

Des caissons lumineux de taille imposante y cloisonnent l’espace. Des phrases sur les murs donnent leurs titres aux films de longueur différente projetés en boucle sur les caissons. Au dos, on y distingue difficilement tant il fait sombre, des images fixes de grand format. Une photographie de petit format d’un auteur anonyme est accrochée à la césure entre les deux étages de exposition. On apprendra plus tard qu’il s’agit de Sacha Braguine. Voila pour le dispositif de monstration.

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Quels sont donc ces films étranges projetés sur les écrans? S’agit-il d’un seul et même récit? A ces questions, le site du Bal nous apporte une réponse précise : « Clément Cogitore s’est rendu en 2016 à Braguino, du nom de la famille vivant dans quelques cabanes de bois perdues au fond de la Taïga sibérienne, à 700 km de toute présence humaine. Par ce geste, il souhaitait percer le mystère de la volonté d’un homme, Sacha Braguine, issu d’une communauté de Vieux Croyants, qui décida d’installer là sa famille il y a plus de trente ans, avec l’espoir de vivre en paix, dans l’autarcie la plus complète, et de construire un modèle de vie autosuffisant. Très rapidement pourtant, ce paradis devient la scène d’un conflit ouvert entre deux familles ne parvenant pas à cohabiter. L’échec d’une communauté possible composera l’axe central du travail filmique, photographique et sonore de Clément Cogitore. » Ce ne sera pas fortuit si le visiteur trouve que ce texte de présentation ressemble à un synopsis de film.

Ce qui peut frapper le visiteur qui parcourt cette exposition c’est tout de même le dispositif  de monstration d’apparence assez sophistiquée. Il nous est offert de circuler à loisir d’un fragment à un autre, dans l’ordre que l’on souhaite.  Le visiteur y devient le monteur de son propre film ou du moins peut-il en concevoir l’illusion.

En effet, au fond de la Taïga sibérienne, à 700 km de toute présence humaine, Clément Cogitore filme une rupture. Le principe de communauté, se regrouper pour faire corps face à l’adversité et les rudes conditions de vie, y est ainsi plus que remis en cause. Cette dislocation du lien est concomitamment le cœur béant de l’exposition au sous-sol et la communauté impossible du film.

Les fragments séparés s’attachent à montrer cette dislocation qui justifie la narration éclatée en fragments isolés. Le visiteur, agent de liaison du récit, est invité à se substituer à cette défaillance en faisant le liant entre les divers fragments.

Néanmoins, autant les divers récits isolés sont captivants, autant la forme de présentation m’a semblé beaucoup moins convaincante. Il ne serait pas totalement injustifié d’arguer de l’aspect tautologique des choix narratifs de l’exposition.

En effet, éclater les supports narratifs en micro récits encapsulés dans des caissons pour signifier la rupture de lien fondamental dans le récit, tend plus à alourdir le propos qu’à justifier pleinement ce dispositif de monstration faussement sophistiqué.

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Vue de l’exposition.
L’artificialité de ce choix contraste d’autant plus violemment avec les sujets délicats des images en mouvement présentées. La priorité de l’ensemble semble avoir été donnée à une mise en scène arbitraire d’un savoir faire en déconstruction narrative se mettant sans cesse en avant et qui finalement fait ici écran(s) avec son sujet.

Enfin, les photographies quant à elles sont quasiment invisibles, en raison à la fois d’une  lumière et aussi la nécessité faite aux spectateurs de tourner le dos aux revers des caissons où elles figurent, pour voir les films.

A noter que Le film « Braguino » de Célment Cogitore sera en salles le 1 novembre prochain. Il sera également diffusé un peu après cette date sur Arte.

 

 

 

A propos de l’exposition « Tori » de Masao Yamamoto à la galerie Camera Obscura.

Du 9 septembre au 14 octobre 2017, la galerie Camera Obscura présente une exposition monographique consacrée au photographe japonais Masao Yamamoto.

A l’occasion de la parution d’un livre éponyme chez Radius Books en 2016, la galerie présente une sélection d’images puisées dans le livre et articulée autour de trois thèmes : l’air, les nuages et en guise de fil rouge les oiseaux.

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Écrire sur l’œuvre de Yamamoto est une gageure tant celle-ci convoque prestement sous la plume du regardeur graphomane tout un champ lexical qui lui colle à la peau tel un chewing-gum : fragilité, sensibilité, spiritualité, fugacité en sus des classiques : lenteur, grâce et minuscule. Il serait souhaitable de posséder provisoirement le talent oulipien d’un Perec pour envisager une Disparition avec bonheur de ce champ de mines lexicales. Soit.

L’exposition présente donc un ensemble non-daté de petits tirages figuratifs qui mis bout à bout forme la cosmogonie Yamamoto, la grâce y est encapsulée, la pesanteur en est pourchassée.

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Il est ici question d’une interprétation du monde, les images et sujets de Yamamoto sont des contre-points. Il ne s’agit pas de voir le monde tel qu’il est mais tel qu’il souhaiterait qu’il soit : une suite de temps arrêtés, d’oiseaux sur le point de s’envoler et de cascades. Entre autres choses.

Pour ce faire, il use du tirage comme d’une recréation. Au carrefour de multiples traditions picturales : miniaturiste, naturaliste, pictorialiste ; Son esthétique établie ne vise à aucun effet révolutionnaire de son art. Elle est une addition de techniques finement tissées et maitrisées mises au service d’un esprit que le fracas du monde rebute.

Cependant, le bestiaire docile du photographe vient parfois à être troublé par le regard inquiétant d’un rapace menaçant. Avec un peu d’imagination, son œil torve peut évoquer celui d’un regardeur blasé et hermétique à cet équilibre suspendu.

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Certains tirages sont finement dorés d’éclats à peine visibles, il faut s’approcher pour les distinguer et y consacrer un peu de temps pour les voir.

A l’image de la poétique de l’artiste, il est nécessaire au regardeur qui souhaite  s’imprégner de la grâce atemporelle des œuvres de l’alchimiste Masao Yamamoto de faire preuve par capillarité de la même proximité contemplative et de cette patience concentrée. Le joie contemplative est à ce prix et le jeu en vaut largement la chandelle.

 

 

 

Nouvelles expositions de rentrée à la Mep :  » Ghost stories » de Liu Bolin et Richard & Pablo Bartholomew « Affinités ».

A partir du 6 septembre, la Maison Européenne de la Photographie (MEP) à Paris présente ses nouvelles expositions de rentrée. Parmi celles-ci deux ont particulièrement retenu mon attention, celles consacrées à Bartholomew père et fils et à un degré moindre celle consacrée à Liu Bolin.

Commençons par celle consacrée au performer chinois Liu Bolin. C’est constamment dans sa fonction d’enregistrement que les performers du monde entier utilisent le médium photographique. Quelques-uns parmi ces artistes respectent, c’est-à-dire utilisent pleinement toutes les potentialités d’expression du médium de la prise de vue jusqu’au tirage.

Bolin se situe dans cette catégorie, la performance est pensée pour être saisie par la photographie, cadrage et tirage précis, l’ensemble présenté sans trucages numériques. D’où vient alors ce sentiment de sens épuisé qui saisit le regardeur au fur et à mesure qu’il parcourt l’exposition?

Revenons un peu en arrière. En 2005, les autorités chinoises détruisent un ensemble d’ateliers d’artistes dont celui de Bolin. En signe de contestation, l’artiste chinois se peint comme intégré aux décombres de son atelier en ruine. L’image est forte et marque concrètement la volonté des autorités de faire taire les artistes chinois en les privant d’endroit où exercer leur art. Faire corps avec son atelier détruit est donc un acte à consonance politique, la photographie de la performance marque par la simplicité de son élaboration la vigueur de son message.

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Hiding in the city 02, Suojia village, 2005.
De ce trauma originel, si je puis dire, Bolin capitalise. Ainsi, à partir de cet acte constitutif qui semble réalisé dans une certaine urgence, il l’érige en élément de sa poétique duplicable ad libitum.

Bolin dans le drapeau chinois, le même dans une allée de supermarché, enfin toujours lui dans sur un  fond de téléphones portables. La réalisation est parfaite, les images réussies. Cependant, au fur et à mesure que l’on découvre ces œuvres, le sens se perd, se dilue et vers la fin j’ignore s’il s’agit toujours de contestation ou d’illustration d’une méthode qui vire au gimmick au service de son auteur et non plus de son art.

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Hiding in the city 83, supermarket I, 2009.
Passons à l’exposition qui m’a fait la plus forte impression de cette rentrée à le MEP, celle de Bartholomew père et fils. Je connaissais leur travail par les livres ou sur internet, c’était la première fois que je pouvais voir des tirages.

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Autoportrait dans un miroir en 1975.
L’exposition s’articule en 3 étapes. Dans la première sont juxtaposées des images images du père et du fils. Dans les deux autres, on peut voir les images d’environnement proche du père et fils.  Enfin, dans la dernière salle sont présentées des images au Tibet et en Inde. Celle du fils est réalisée parmi les junkies en Inde et l’autre a été réalisée au Tibet par Richard alors qu’il y dirigeait la Maison du Tibet en Inde.

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Vue de l’exposition
Les images de junkies sont brutes, le noir et blanc contrasté souligne justement le contexte dramatique des images souvent réalisées de front et assez proches pour marquer la proximité, ou peut-être plus, du photographe et de ses personnages. Le décalage est d’autant plus frappant avec la dernière série d’images, plus sages, réalisées au Tibet par le père et qui sont exposées dans la même salle.

Richard Bartholomew y présente des fragments disparates souvent habités par des personnages caractéristiques. Ainsi, il m’a semblé reconnaître plusieurs fois le Dalaï Lama sur les images mais peut être était-ce simplement un moine bouddhiste. D’autres images présentent aussi quelques paysages vides empreints d’une certaine mélancolie. Une histoire d’exil toujours.

Toutefois, la partie incontestablement la plus passionnante de cette exposition se trouve au début du parcours. Les Bartholomew photographes père et fils en occupent l’espace. Chacun dans un cadre spécifique, noir et à fond perdu sans marie louise pour le fils, cadre plus grand et marie louise blanche pour le père. Les tirages sont quasiment tous du même format, noir et blanc. Le style des images est parfois proche entre père et fils d’autant plus que parfois très peu d’années séparent les deux périodes de réalisation.

Pablo Bartholomew, fils d’exilés birmans en Inde a appris la photographie auprès de son père. Cette exposition se présente donc sous la forme émouvante d’un exercice de piété filiale. Si l’on se cherche un père en photographie, c’est une chance de le trouver chez son propre père.

Mais l’exercice ne se résume pas qu’à cela heureusement, il s’agit surtout de faire dialoguer l’œil du fils et du père, de se réfléchir mutuellement et d’y trouver quelque chose qui dépasse ce simple jeu de miroirs.

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Un mur de cet accrochage présente deux images du couple de parents réalisées l’une par le père et l’autre par le fils. Sur l’une, celle réalisée par le père, on y voit un jeune couple souriant, sur l’autre, on y voit l’image couple mélancolique et quasi bergmanien dans le sentiment de crise qui s’en dégage. Les images du fils qui lui font face créant un dialogue muet dans le temps et l’espace où le regardeur est invité à provisoirement s’immiscer dans ce dialogue intime.

Parfois, l’accrochage cède à la facilité de présenter des images aux formes un peu semblables. Ce n’est pas à mon sens la partie la plus convaincante. Le plus passionnant dans cette exposition, c’est de voir comment le père et les fils pratiquent l’autoportrait et comment tous les deux évoluent dans leur propre environnement distinct et leur approche photographique. Il se trouve que parfois sans lire les cartels on serait un peu en peine de distinguer qui du père ou du fils est l’auteur de telle ou telle image.

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Ainsi, au style élégant et solidement composé du père répond un sens de l’image plus introspectif chez le fils que matérialise ses décadrages fréquents et son goût pour une  image un peu sale inspirée sans doute du bouillonnement photographique mondial post-1968. Le père tente le plus souvent de se tenir droit sur ses images, le fils est plus souvent horizontal. Le corps se tasse, en tout cas c’est l’image que l’on souhaite en montrer.

Dans un contexte d’exil, il est aisé d’imaginer combien la photographie a pu offrir un territoire commun de dialogue au père et au fils. Cependant, l’exposition marque aussi une sensible évolution du rapport de soi à son image et de la fonction miroir de la photographie. Un père et son fils peuvent habiter symboliquement le même pays d’exil, la photographie, et aller dans des directions différentes. C’est même nécessaire.

 

PHotoEspaña (3), Les découvertes.

Troisième et dernier billet à propos de l’édition 2017 de PHotoEspaña. Après les expositions patrimoniales et la carte blanche à Alberto Garcia-Alix, place aux jeunes. En effet, un des intérêts d’un grand festival de photographie, notamment lorsque qu’il se déroule hors de chez soi, est la possibilité qu’il nous donne de découvrir des œuvres venues d’ailleurs ou que l’on a pas ou peu l’occasion de découvrir près de chez soi.

Tout d’abord, rendez-vous à la Sala Canal de Isabel II pour « Un cierto panorama, reciente fotografia de autor en España ». La visite vaut le détour, le lieu est original, il s’agit d’un ancien château d’eau transformé en lieu d’exposition. Au rez-de-chaussée sont présentés des livres de photographie plus au moins récents, parfois sous verre, d’autres fois consultables. Un écran au centre, dans une pénombre bienvenue, présente un diaporama de séries photographiques d’une vingtaine de photographes, ainsi qu’au dernier étage. Au total ce sont des extraits de 48 travaux différents qui sont exposés.

Dans les étages, quelques artistes présentent leurs travaux. Deux coups de cœur : d’abord « Galerna 2007-2015 » de Jon Cazenave. On ne comprend pas trop de quoi il s’agit. Les cartels en espagnol seulement ne sont pas d’une grande aide. On trouve les informations sur le site de l’auteur. Celui ci, né au pays basque en 1978, dans son texte de présentation se propose de capter une sorte d’entre-deux entre l’identité basque forte face à la mondialisation. Je ne sais pas dans quelle mesure, cette volonté est manifeste dans les images exposées, tant celle-ci semble commune à beaucoup d’œuvres actuellement. Il n’en reste pas moins, je suis resté captivé par la force de ces photos assez mystérieuses et au clair obscur tranchant.

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From Galerna de Jon Cazenave.

Une autre série lui fait face. « Real » de Teo Barba. Avant même de voir les images, la scénographie de l’exposition, avec force barrière et murs pourpre, induit une distance avec l’objet représenté. En effet, Barba présente un ensemble d’images de sites royaux vidés de toute pompe, les bâtiments sont ainsi rendus à leur fonction première et utilitaire. Seule la mise en scène de l’exposition perpétue la pompe de la royauté.

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Ainsi de façon ludique, cette série nous soumet une réflexion intéressante sur l’incarnation dans les lieux du pouvoir royal. On pense évidemment à la réflexion de Kantoriwcz sur les deux corps du roi, celui humain et celui où s’incarne le pouvoir. Nous avons ici affaire aux deux maisons du roi, celles qu’il habite et celles qui sont habitées par le pouvoir, y compris en son absence. Les superposer ainsi revient à mettre à nu de façon ironique en s’attardant sur les détails le processus d’incarnation royale.

En bon complément à cette exposition enthousiasmante par la diversité des travaux présentés, deux autres lieux à Madrid proposent des images solitaires de photographes espagnols. En premier lieu, l’exposition du Premio internacional de fotografia Banca March à la Calcografia Nacional et de la Xème édition du prix fondation Enaire à l’institut Cervantès.

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De la première, j’ai surtout retenu une série de Jesus Labandeira « Cuando aun nevaba 1963-2016 » ci-dessus. Une mosaïque de vides et de pleins avec des images charnelles et d’autres plus topographiques avec une volonté d’inscription dans un territoire. La confrontation entre ces deux pôles marque l’ensemble d’un sentiment de mélancolie.

De la seconde, j’ai beaucoup aimé voir un tirage de la série « Vera y Victoria » by Mar Saez 2015 ci-dessous. Une série où la photographe suit avec pudeur et délicatesse un couple d’amoureuses. Le format choisi pour ces expositions de présenter à chaque fois une seule image (sauf pour Labandeira) est avouons-le est un peu frustrant tant il empêche de saisir une œuvre dans toute son ampleur éventuelle.

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Dans le parcours OFF, la Galerie Casa Sin Fin présente « two projects exhibition » d’Alejandro S. Garrido. Ce travail documente la modernisation de la grande artère centrale de Madrid (Gran Via) au début du XX° siècle en la juxtaposant avec celle en cours dans les centres ou en périphéries de diverses villes espagnoles au moment de la signature d’accord de défense avec les CEE en 1953 qui aboutira à l’adhésion de l’Espagne à l’Europe. Ce travail précis et rigoureux, au sens où il fuit toute joliesse et spectaculaire pour s’attarder sur des détails architecturaux en mutation sous l’effet de la politique internationale, trace en creux la ligne de fuite vers une modernité passée et présente qui semble inéluctable et duplicable à souhait.

Un mot sur « Pensar El Futuro, nuevos relatos fotograficos en Dakar » au centre culturel de la ville Fernan Gomez. Autant le titre de l’exposition est alléchant autant son parcours est décevant. De jeunes photographes sénégalais ayant participé à des ateliers organisés par « La Fabrica » sont exposés. L’initiative est louable mais le résultat n’a probablement pas sa place dans un festival international de photographie. Le rôle de tête chercheuse est ingrat mais là face aux images de mourides en transe, aux visages d’enfants éclairés par l’arrivée de l’eau dans les villages ou les images de lutteurs sénégalais, il devient patent que les commissaires de l’exposition ne sont pas aller chercher bien loin des photographes sénégalais exigeants.

Enfin, je termine sur l’exposition des 10 ans du prix Transatlantica, Confluencias à la Casa America. Autant certains jeunes photographes espagnols s’exportent, par les livres notamment, et sont donc un peu connus en dehors de leurs frontières, autant ici je suis allé de découverte en découverte de photographes sud-américains. En plus, les commissaires de l’exposition ont eu la fort bonne idée de présenter plusieurs images de chaque série exposée. J’y ai apprécié la série du bolivien Tatewaki Nio consacrée à une forme architecturale vernaculaire « Neo Andina architectural phenomenon » ci-dessous. Des images d’habitations au style biscornu et extravagant dans la ville de El Alto en Bolivie.

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Autre découverte, la série « Sweet & salted water » de Jorge Panchoaga. Cette série, au rendu spectralisé par l’effet de reflets sur l’eau et le velouté du noir & blanc utilisé, documente la détérioration de la qualité de d’eau et donc de la qualité de vie des pêcheurs colombiens.

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Autre continent, ici ou ailleurs, mêmes problématiques. Seul le regard permet de restituer à chacune sa singularité. C’est entre autres pour cela que la photographie est essentielle.

Merci Madrid et à l’année prochaine !