Le photographe Denis Brihat à la BNF, une autonomie radicale

Jusqu’au 8 décembre, la BNF met à l’honneur un photographe à la carrière imposante, Denis Brihat. Né en 1928 et lauréat du prix Niepce en 1957, ce photographe ne cesse de creuser un sillon personnel et d’affirmer sa geste.

Présentée dans la galerie des Donateurs de la BNF, l’exposition gratuite présente une sélection d’images extraites d’un riche et long parcours qui sont accompagnées d’archives et de notes personnelles de l’artiste.

Cœur et coupe de kiwi, 1990, tirage argentique virage au fer-vanadium

Puisant dans un fonds constitué de dons et de quelques achats effectués par l’institution, l’exposition comme son titre l’indique  » De la nature des choses » tourne autour du thème de la représentation de la nature. On y voit entre autres des photographies de fruits, de légumes, de fleurs, d’insectes et une chouette magnifique.

De prime abord, le thème de l’exposition pourrait sembler assez classique. A vrai dire il n’en est rien. L’art de Denis Brihat est même fidèle à une pratique absolument moderne de son art. Denis Brihat met au point les conditions nécessaires d’une pratique singulière de son art. La magie de cette exposition est de permettre au visiteur d’admirer l’œuvre d’un artiste qui patiemment, méticuleusement, transfigure la représentation de ses sujets de proximité.

Varech dans le sable, 1998, tirage argentique, sulfuration

Pour se figurer cette pratique singulière, il faut enjamber allégrement l’histoire de la photographie, de sa naissance et jusqu’au début du siècle dernier. Ces décennies de l’enfance de l’art, où la photographie a d’abord été saluée comme une fidèle imitation de la nature puis d’être le fossoyeur de la peinture réaliste et notamment de la nature morte. Sortir de l’injonction mimétique a signé l’acte de naissance de la photographie moderne.

Avec la mise en place de pratiques prolongeant des visions personnelles, la photographie a fini par gagner son autonomie à l’égard des beaux arts consacrés en rejetant un horizon pictural et esthétique mimétiques sclérosés.

Nigelle, 1986, tirage argentique virage au fer

Ainsi, de la prise de vue à la maitrise totale des mélanges nécessaires aux tirages, ce qui frappe dans ses travaux, outre la beauté des images délicates, c’est leur absolue autonomie à l’égard d’une quelconque contemporaineté de la photographie. Ce qui ne signifie que ses images soient ringardes ou trop classiques.

Chercher et imposer des moyens d’expression qui lui soient propres en repoussant les capacités techniques de fabrication de ses images, cela place Denis Brihat depuis plusieurs décennies dans une position d’autonomie totale à l’égard des modes.

Fiente de mouette dans le sable, 1998, tirage argentique sulfuration

Pour autant, les images de Denis Brihat semblent fallacieusement hors du temps. Elles s’inscrivent dans une modernité irréductible aux modes passées, actuelles ou à venir. Elles ne visent qu’à élargir le champ des possibles expressifs des images photographiques. Si cette quête puise ses sources aux sources de la photographie moderne, elle s’y tient toujours toujours.

Je ne m’attarderais pas sur les mélanges et les techniques particulières utilisées par l’artiste et qui sont toutes évoquées dans les cartels, il s’agit de virage au fer, de photogravure, d’oxydation, de sulfuration etc. Plus les images semblent réalistes plus elles sont une illusion de ce réel. Plus l’artiste s’approche du réel des sujets plus il le transfigure. Pour ce faire, il met au point la technique adéquate pour en donner sa vision, son beau idéal de représentation.

Ce n’est pas avec le réalisme que le travail de Denis Brihat semble vouloir rompre, c’est avec l’image photographique simple imitation du réel qu’il induit une rupture ontologique et il s’y tient. Il affine sans cesse les conditions techniques c’est à dire photographiques de cette rupture définitive. Un coquelicot de Brihat est définitivement autonome de toute représentation passée.

Si l’on peut mesurer la valeur d’une œuvre à l’aune de l’autonomie qu’elle impose à l’égard des contingences, techniques, matérielles et thématiques de son temps, l’œuvre de Denis Brihat est à cet égard éternellement moderne.