Exposition « Mémoire et lumière Photographie japonaise 1950-2000. La Donation Dai Nippon Printing Co., Ltd. » à la Maison Européenne de la Photographie.

La Mep présente jusqu’au 27 août 2017 une exposition constituée d’une série de donations au long cours débutée en 1992 faite à la Mep de la part d’une société d’impression japonaise Dai Nippon Printing Co. Cette exposition couvre toute la période de l’après-guerre au Japon en ce qu’il compte comme travaux de photographie notables.

Pas facile d’éviter le name-dropping ici, tant la liste des artistes exposés ici donne le tournis : Nobuyoshi Araki, Masahisa Fukase,  Eikoh Hosoe, Yasuhiro Ishimoto, Miyako Ishiuchi, Ihei Kimura,  Daido Moriyama, Ikko Narahara, Toshio Shibata, Hiroshi Sugimoto, Shomei Tomatsu, Shoji Ueda, Hiroshi Yamazaki. etc.

L’exposition s’articule en deux volets. Cela débute avec des études de l’impact de la double déflagration nucléaire qui a eu lieu au Japon en 1945.

Une première génération de photographes de sensibilités différentes, constituée notamment de Shomei Tomatsu et d’Hiromi Tsuchida, s’est attachée à patiemment documenter les effets de cet événement terrible.

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Shomei Tomatsu, Madame Katao, sa mère et son chien, 1961 De la série « Nagasaki ».

Des travaux présentés, par leur frontalité, la dureté des images présentées et la précision de l’approche documentaire voire cartographique mises en œuvre, tout ceci concourt à imbriquer de façon irrémédiable la photographie à l’événement.

La double déflagration a bouleversé pour plusieurs générations la vie des habitants et la nature même des régions touchées. A la vue des séries exposées, il semble dès lors évident que les effets de cette déflagration ont soufflé et renouvelé l’approche de la photographie documentaire au Japon post-catastrophes.

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Hiromi Tsuchida

 

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Détail

Après le premier cercle attaché à documenter les effets désastreux de la déflagration nucléaire, un deuxième cercle de photographes exposés est présenté dans les dernières salles de l’exposition. Ceux-ci ne sont pas nécessairement plus jeunes que les premiers mais différents dans leurs aspirations et leurs approches photographiques,

Par contraste avec les images de la première partie de l’exposition consubstantielles à l’événement, les images exposées ici semblent être le fruit d’une recherche plus personnelle, moins attachés à documenter les effets de la grande Histoire, plus sensible à une approche subjective du monde. De Moriyama est présenté un mur d’images issues de plusieurs séries post-Provoke, sur le mur d’en face on retrouve Le Voyage Sentimental de Araki, entre les deux sur le côté on trouve quelques images de The Solitude of Ravens de Masahisa Fukase.

Les amateurs  assidus de photographie japonaise objecteront, pas tout à fait à tort, qu’on voit encore et toujours les mêmes auteurs. Néanmoins, en tout cas pour ma part, il ne faut pas bouder son plaisir de voir ces séries ensemble et dans de très beaux tirages.

Aussi, parmi tous les photographes présentés, se sont glissés quelques-uns dont on a sûrement moins l’occasion de voir les travaux. Je veux évoquer les travaux de deux d’entre eux.

Ainsi, Ryuji Miyamoto a réalisé dans une enclave au cœur de Hong-Kong à Kowloon city Walled une série intitulée « Architectural Apocalyspe ». Les images de cette cité anarchique, constituée de modules superposés et qui sera détruite après la rétrocession du territoire à la Chine, sont spectaculaires. Elles forment un précipité d’images qui font se télescoper dans l’imaginaire du regardeur les a priori attachés à la modernité et l’anarchie du territoire britannique avant sa rétrocession. Hong-Kong, enclave de modernité dans une Asie qui le serait moins, portant à son tour une enclave anarchique en son sein, Kowloon city Walled.

Dans cette série, Miyamoto sonde l’imaginaire pré-établi du regardeur en effeuillant une à une ces couches de clichés accumulés à propos d’Hong-Kong et de la Chine.

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De la série Architectural Apocalypse, Ryujy Miyamoto.

Une autre série a attiré mon regard dans l’exposition. Entreprise en 1974 par Hiroshi Yamazaki, il s’agit de la série intitulée « Héliographie ».

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Vue de l’exposition.

Le procédé est simple, l’auteur place sa caméra face à la mer et enregistre dans de très longues expositions les effets sur la surface de la mer du déplacement du soleil au-dessus de la ligne d’horizon. Le résultat combine la rigueur de la photographie conceptuelle avec une forme de lyrisme discret et invite le regardeur à la contemplation. Nous sommes face à ces images loin du fracas du monde longuement documenté dans le reste de l’exposition.

Enfin, dernier point à signaler dans cette exposition l’absence de certains photographes ou travaux, notamment ceux relevant de la contestation formelle. Il est par exemple difficilement compréhensible au regard de leur importance que des images de Takuma Nakahira soient absentes de ce vaste panorama.

Le site de l’exposition : https://www.mep-fr.org/event/memoire-et-lumiere/

 

 

Hercule Florence et l’invention de la photographie.

En partenariat avec la SFP, la Fondation Calouste Gulbenkian (Paris) organisait le 3 juillet dernier une conférence de présentation du livre de Boris Kossoy « Hercule Florence, La découverte isolée de la photographie au Brésil » paru en 2016 aux éditions l’Harmattan.

En compagnie de P-L Roubert historien de la photographie et professeur, Président de la Société Française de Photographie et d’André Gunthert historien de la photographie et maître de conférence à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Boris Kossoy architecte de formation, professeur titulaire à l’École de Communication et d’Arts de l’Université de São Paulo, également photographe et historien de la photographie, s’est exprimé en français au public présent sur les circonstances qui l’ont amené à s’intéresser à Hercule Florence et le contexte au Brésil lorsque celui-ci y inventa la photographie.

Dans les années 1970 Boris Kossoy écrit, entre autres activités, des chroniques sur la photographie dans un journal de São Paulo lorsque son attention est attirée par une connaissance sur une somme de documents appartenant à un dénommé Hercule Florence et collectée par un de ses nombreux descendants.

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Portrait de Hercule Florence, ca. 1875. Courtesy Instituto Hercule Florence (Arnaldo Machado Florence Archive), São Paulo.

Personnage romanesque, le franco-monégasque Hercule Florence a 20 ans en 1824 quand il embarque à bord d’un navire pour le Brésil. Il y a tout d’abord participé en tant d’illustrateur à une longue expédition en Amazonie financée par la Russie avant d’y exercer divers autres métiers. Par la suite en 1830, il s’établira définitivement avec son épouse brésilienne à Campinas et y mènera une vie d’inventeur protéiforme. (Voir sa fiche wikipedia pour avoir un aperçu de sa riche biographie https://fr.wikipedia.org/wiki/Hercule_Florence)

En se plongeant dans le fonds Florence, B. Kossoy a rapidement la certitude d’avoir mis la main sur quelque chose d’important pour l’histoire de la photographie.

En effet, Florence consigne scrupuleusement dans son journal chacune de ses expérimentations. En 1833, à l’aide d’un voisin pharmacien il mène diverses expériences photosensibles dont une le 15 janvier avec des nitrates d’argent.

Il est l’auteur de la première occurrence attestée du terme « photographie » le 22 octobre 1833 dans son journal soit cinq ans avant la date conventionnelle de l’invention de la photographie fixée au jour de la présentation par Arago à l’Académie des sciences de l’« invention » de Daguerre le 7 janvier 1839.

Ainsi, les premières photographies connues de Florence sont un diplôme maçonnique et des étiquettes de médicaments pour son ami et voisin pharmacien. Par la suite, ce procédé onéreux de photographie sera abandonné par Florence. A ce jour, il est donc l’auteur des plus anciennes marques attestées d’invention de la photographie.

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Hercule Florence, Photographic copy of pharmacy labels obtained through direct contact with photosensitive paper under the action of sunlight, ca. 1833. The lower left margin reads (in reverse): “Photography by H. Florence, inventor of photography.” © Instituto Moreira Salles.

André Gunthert précise à juste titre que si beaucoup se sont intéressés au début du 19ème siècle ou avant à la photo-sensibilité et à la photographie dont probablement Arago dès 1810 même s’il n’en existe aucune preuve tangible aujourd’hui. Ainsi, l’intérêt majeur de la découverte de Hercule Florence par Boris Kossoy est d’en apporter des preuves écrites et documentées.

Le livre de Kossoy a été publié pour la première fois en portugais en 1976 au Brésil. Concomitamment à une exposition des œuvres de Florence qui a lieu en ce moment à Monaco, la traduction française est enfin disponible.

Ainsi, alors que l’histoire officielle de l’invention de la photographie est encore source de disputes picrocholines entre français et anglais, l’irruption de Florence dans le paysage vient bousculer nos certitudes quelque peu ethnocentrées.  Cette irruption permet aussi de poursuivre encore l’écriture de l’histoire de la photographie. Il ne saurait bien sur ici être question d’une quelconque recherche d’origine « pure » et sans doute vaine de la photographie mais simplement d’en permettre une historiographie plus juste, contradictoire et étayée.

Cependant, pour les plus chauvins parmi nous ou amateurs de controverses, le débat n’est que naissant entre monégasques et français afin de s’attribuer la paternité de cette lointaine et isolée invention.

Pour en savoir plus, un article très complet en anglais de Natalia Brizuela :  http://aperture.org/blog/light-writing-tropics/

Le site de l’éditeur : http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=52245