Rétrospective Walker Evans au Centre Pompidou Paris. A bonne distance.

Le centre Pompidou présente jusqu’au 14 août 2017 une rétrospective importante de l’oeuvre non moins important du photographe américain Walker Evans (1903-1975).

Ce sont en effet pas moins de 300 photographies et une centaine de documents et pièces collectées par Evans qui sont exposées dans le parcours.

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Antibes 1927.

Ainsi, des photos d’enfance aux photographies de catalogue qu’il a réalisées pour des magazines comme Fortune, en passant par des traductions du français, ses débuts dans la photographie influencés par le mouvement de la nouvelle vision, l’exposition présente un voyage complet dans cet œuvre fondamental de la photographie au XX ème siècle.

Les grandes séries sur les travailleurs américains, les images volées de passagers dans le métro, les photos de la grande dépression réalisées sur commande de la FSA à ses photos de signes typographiques et publicitaires et façades de maison en bord de route, toutes ces séries sont présentées dans le parcours, de même que les Polaroïds réalisés massivement à la fin de sa vie. Il faut d’ailleurs saluer l’excellent état de conservation de la totalité des tirages présentés.

Les plus importantes collections publiques américaines (Metropolitan Museum et Museum of Modern Art à New York, J. Paul Getty Museum à Los Angeles, Art Institute de Chicago, National Gallery of Art de Washington, etc.) et une quinzaine de collectionneurs privés ont pour ce faire été mis à contribution.

Autant dire que tout amateur de photographie ne peut passer à côté de cet événement. D’ailleurs, au regard du grand nombre de photographies exposées, plusieurs visites ne semblent pas de trop pour admirer et tenter de saisir l’ampleur de l’œuvre de Walker Evans ici rassemblé.

Voila pour le cadre général, abordons maintenant plus en détail l’exposition.

« Vous ne voulez pas que votre œuvre vienne de l’art ; vous voulez qu’elle prenne origine dans la vie ? C’est dans la rue qu’elle se trouve. Je ne me sens plus à l’aise dans les musées. Je n’ai pas envie de les visiter. Je ne veux pas qu’on m’apprenne quoi que ce soit. Je ne veux pas voir de l’art ‹ accompli ›. Je m’intéresse à ce que l’on appelle le vernaculaire. » Walker Evans, entretien avec Leslie Katz (1971).

Prenant ancrage dans les déclarations du photographe et dans l’analyse des thématiques qui touchent son œuvre, Clément Chéroux le commissaire de l’exposition, postule de manière répétitive tout au long des cartels du parcours, le caractère vernaculaire de l’œuvre d’Evans. C’est le fil conducteur de l’accrochage. Celui-ci est si asséné qu’il finit par créer une espèce de gêne chez le visiteur. Sans être réellement étayé de manière esthétique et formelle, ce postulat pose d’emblée l’œuvre et son sujet sur le même pied et finit par les confondre. Insidieusement, il nous est fortement suggéré de penser que si Evans a photographié des sujets vernaculaires, son œuvre doit être aussi vernaculaire.  Ce qui est aller un peu vite en besogne. Après tout, un artiste travaillant le bois n’est pas nécessairement un ébéniste et vice versa.

Si la question du vernaculaire est bien sûr importante dans l’œuvre d’Evans, celle-ci ne peut se résumer à cela et faire ainsi l’économie d’une analyse plus formelle et esthétique de son regard. C’est tout ce travail qui est malheureusement absent de l’exposition. Le plus surprenant, c’est que l’accrochage arrangé en thématiques résiste lui même à cette injonction au vernaculaire, et c’est plutôt la grande cohérence formelle de l’ensemble qui frappe le visiteur. ( ci-dessous extraits de Labor anonymous pour Fortune 1946.)

Les ponts à esquisser avec la modernité sont très tentants, travail en série, avidité du regard qui veut tout saisir, son intérêt pour les signes typographiques et panneaux de publicité qu’on pourrait qualifier de pré-pop. Des indices qui marquent la modernité du travail d’Evans et qui nous sont d’autant plus facilement loisible de voir que son œuvre a été bien sauvegardée et préservée contrairement à d’autres photographes du siècle dernier. Son entregent et la position importante qu’il occupait dans le milieu artistique américain y a nécessairement contribuer, pour notre plus grand bonheur.

De quoi le ragard d’Evans est-il le signe? Eh bien, c’est du côté de la musique que l’on a la réponse. En effet, telle une symphonie, dans l’œuvre de Walker Evans c’est le contre-point qui définit ou révèle le thème principal de l’œuvre. le contre-point ici est le reportage et les images bouleversantes réalisées auprès des fermiers ruinés en Alabama à la suite d’inondations en 1937. Dans ce reportage, on voit le visage d’un fermier au visage marqué par une douleur muette. près de cette image, c’est un diptyque, le plus bouleversant de l’exposition, un enfant qui dort recouvert d’un drap et à sa gauche la tombe d’un enfant mort. Cette série d’images bouleversantes donnent un aperçu du drame qui s’est joué pour les habitants de l’Alabama à cette période. Après cette série, Walker Evans remué comme jamais par ce qu’il a vu et saisi renoncera au reportage.

(Ci-dessous a gauche child’s grave et à droite child asleep, Alabama 1937.)

Contrairement à toutes les autres images de l’exposition (à l’exception des Polaroïds à la contrainte technique plus forte), les images de ce reportage sont celles qui sont cadrées le plus proche des visages et des corps des protagonistes. Le plus proche du drame pour ainsi dire. Par le sujet poignant et la proximité qu’elle exige, ces visages nous marquent comme elles ont sans doute aussi bouleversé le photographe en ce temps-là. Elles indiquent aussi par contraste le mode opératoire mis en œuvre par la suite. La distance habituelle que met l’œil d’Evans avec les sujets ou thèmes qu’il photographie. Une distance à laquelle il renonça le temps de ce reportage.

Cette distance bienveillante qui à l’œuvre dans ses images de façades, d’objets ou passants, définit la sensibilité d’Evans en tant qu’homme. Mais chez le photographe, cette distance est aussi affaire d’esthétique comme « la morale est une esthétique du comportement » chez l’honnête homme. Une morale du regard qui serait de se placer ni trop près, au risque du racolage, ni trop loin, au risque de l’indifférence et du décoratif.

Comment mesurer une distance? Tentons de la définir d’abord. La forme en photographie figurative est souvent affaire de distance et d’angle de vue par rapport au motif ou sujet de l’image. Pour l’angle de vue, la frontalité est constamment privilégiée chez Evans. Reste la distance? Il est prêté à Robert Capa une formule devenue célèbre pour qui une photo pas assez réussie met en cause l’éloignement du photographe par rapport à son sujet. Chez Evans, une photographie réussie induit d’emblée pour l’œil de trouver la bonne distance, ni trop ni trop loin, une distance apparemment neutre mais bienveillante, un cadrage simple, frontal et sans fioritures.

( Passagers du métro 1938/41.)

 

C’est sans doute cette morale personnelle du regard chez Walker Evans qui donne cette force et cette cohérence à l’ensemble de son œuvre présenté dans le parcours de l’exposition. Nulle leçon à donner, pas moralisateur pour un sou, ses images invitent chacun qui les regardent à trouver en fonction de sa sensibilité la distance juste par rapport à ce l’on peut voir.

Le site de l’exposition : https://www.centrepompidou.fr/cpv/ressource.action?param.id=FR_R-8057cce3-bb24-48d7-a3db-24cb27817282&param.idSource=FR_E-088a576b-9926-4baf-9d9e-b1147edd510c

 

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