« Mexico » de Mark Cohen à la galerie du jour Agnès B. La figure conflictuelle de la métonymie.

La Galerie du jour Agnès B présente jusqu’au 15 avril une exposition « Americas » réunissant deux vétérans de la photographie, l’un américain Mark Cohen et l’autre français, Bernard Plossu.

Pour l’un, sont exposés des tirages Fresson de ses images d’Amérique. Pour les amateurs de Plossu et de ce mode de tirage alternatif à la beauté unique, c’est l’occasion de les voir ou de les revoir. Toutefois, vu le nombre exponentiel d’expositions ayant déjà présenté ces images, il faut vraiment l’avoir presque fait exprès pour être totalement passé à côté jusqu’à aujourd’hui.

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Youth Crouching, 1974.

 

Attardons-nous plutôt sur le plus rare Mark Cohen. Le Bal lui a consacré une exposition en 2013. On a pu y voir son goût pour la découpe figurative des sujets. Les personnages de sa ville natale de Wilkes-Barre en Philadelphie, y étaient souvent utilisés en tant que motifs métonymiques. Cette démarche, si elle ne manque pas de dynamiser l’image, a toujours provoqué chez moi, je le confesse, une sorte de gêne créée par le rapport contraignant du photographe et donc du regardeur à ses modèles.

En effet, j’imaginais peut être naïvement une sorte d’éthique de la photographie de rue où les personnages photographiés, formant une partie capitale de l’image réalisée  étaient quelque peu maltraités par ce regard clinique aux cadrages bizarres, découpant là une paire de jambes, ici des genoux, ailleurs un haut de crâne. Bien sur, il est certain que l’ensemble  forme un tout cohérent mais le regard exercé dans ces images me semblait assez brutal et tenant pour peu de choses l’intégrité des modèles qui lui servaient de canevas désarticulé et recomposé à l’infini.

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Upside-Down Girl, 1974.

Ensuite, pour revenir à la série de photos présentées à la Galerie du jour Agnès B, il y a  de la continuité dans la persistance de certaines caractéristiques stylistiques du photographe mais aussi du changement manifeste dans la façon de voir, les autres et autour de soi.

« J’ai photographié ces images exactement de la même manière qu’à Wilkes-Barre, ma ville natale. Je me laissais simplement happer par ce qui était là, sous mes yeux, dans la rue. J’ai été réellement fasciné par l’extrême nouveauté que représentait pour moi cette ville géante. Il y a quelque chose de surréaliste dans l’air là-bas. Un simple carton prend un aspect différent la nuit, à Mexico, à moins que ce ne soit ce qu’on ressent dans ce lieu merveilleux en regardant le carton, ensuite le transfert sur la pellicule fonctionne pleinement. » Dixit Mark Cohen.

Ainsi, le corpus de 42 images présentées a été réalisé au cours de voyages dans diverses villes du Mexique entre 1983 et 2003 et frappe aujourd’hui par l’évolution du regard du photographe par rapport à ce qu’il donnait à voir jusque là.

On y retrouve une partie des caractéristiques stylistiques de Mark Cohen exprimées dans ses travaux chez lui à Wilkes-Barre, un noir et blanc contrasté, une prédilection marquée pour la figure de style métonymique, une partie de l’image, une personne ou un objet et le rapport crée entre eux, sert à instaurer un dialogue conflictuel avec une autre partie de l’image ou le hors-champ.

Nous connaissons l’imagerie courue du Mexique, la nonchalance de ses habitants, son pittoresque parfois graphique et son noir et blanc marqué par une lumière forte. Ces caricatures sont absentes des photographies de Mark Cohen. Il photographie le Mexique comme chez lui.

Toutefois, loin de chez lui, Mark Cohen s’autorise enfin au Mexique à saisir plus souvent des figures complètes. La valeur dialogique du champ/hors champ dans ses images domestiques se déplace au Mexique. Elle n’y est plus le sujet principal de ses images mais se dilue et est entièrement absorbée par le cadre.

Ainsi, une partie non négligeable des photographies mexicaines de Mark Cohen fonctionne en interne sans rapport avec un quelconque hors-champ. Cet élargissement du cadre fixe la tension dans le champ et non plus entre l’intérieur et l’extérieur de l’image.

Au Mexique, Mark Cohen semble enfin s’affranchir d’une forme d’obstacle qui empêchait le regard (le sien et donc le notre) d’embrasser sa ville et ses habitants ensemble et non plus l’un contre l’autre. La contingence étouffante du cadre s’estompe enfin ici. On respire mieux dans les images mexicaines.

Cependant, l’immanence du regard conflictuel ne disparaît pas tout à fait. Les personnages dans le champ, les dé-cadrages, les effets de basculement du point de vue instillent doucement mais sûrement une forme de tension dans le cadre et donc chez le regardeur.

 

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Untitled (Pitcher and Bottle), dec. 1997.

Parfois de façon anecdotique, comme dans cette nature morte duelle entre bouteille plastique et cette carafe solide, entre le transparent et l’opaque. Plus souvent, la tension est instillée par des rapports plus marqués encore.

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Sur ce mur, on peut voir tout à fait à droite, en plus de la solitude du personnage, des figures du plein et du vide, la présence de l’un et l’absence des autres dans ce restaurant, le décor et l’humain qui l’habite(ra) maintenant ou plus tard.

A gauche, il y a la fille droite qui marche, la roue avant du vélo tenue par un passant. Le marcheur et le cycliste. La géométrie contradictoire des figures. Tout fonctionne dans ces images dans le dialogue instauré par ces éléments contraires. Le conflit et la dualité sont l’adjuvant indispensable de la photographie Cohenienne.

Toutefois, dans ces images de Mexico, tout se passe comme si Mark Cohen réussit à projeter la totalité de son imaginaire photographique fortement dual ou conflictuel dans un seul cadre qui l’englobe. La nécessité impérieuse de désarticuler les personnages de ses photos domestiques s’évanouit ici au contact de la réalité mexicaine et laisse la place à une forme de cohabitation inquiète de figures opposées.

C’est la notable et bienfaitrice évolution du travail mexicain de Mark Cohen.

Le site de l’exposition : http://www.galeriedujour.com/expositions/0302_americas/index.html

 

 

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