Le photo-show et l’effroi.

ADDITION Turkey Russian Ambassador
Mevlut Mert Altintas debout devant le corps de Andrei Karlov au sol à Ankara, 19 décembre 2016. (AP photo/ Burhan Ozbilici).

Une image de Burhan Ozbilici de l’agence AP a été récompensée par le prix World Press Photo 2016.

A vrai dire, l’idée même de distinguer des images de l’année est en soi problématique tant l’effet de condensation ainsi produit s’apparente à une forme de zapping qui relègue au second plan tous les enjeux et la complexité à l’œuvre dans une bonne image d’actualité.

Le choix de certains images ajoute l’obscénité au ridicule initial. De quoi s’agit-il? L’ambassadeur russe accompagné de ses gardes du corps, inaugure une exposition de photographie (cela ne s’invente pas) en Turquie lorsque l’un de ceux-là l’assassine sous le regard des témoins effrayés, on le serait à moins, et aussi des caméras et objectifs des photographes présents pour l’événement.

world-press-voici-la-photo-de-l-annee-2016

Parmi ces images et ces vidéos , celle de Burhan Ozbilici a fait le tour du monde et s’est donc vue décernée un prix d’image de l’année.

Prosaïquement, on y voit l’assassin pausait le bras relevé dans un geste vengeur, l’arme à la main, le visage pris dans un rictus qui dit la morgue, le défi et la satisfaction de l’œuvre accomplie.

Au bas de l’image, le cadavre, pas encore refroidi sans doute, de l’ambassadeur russe gît au sol les bras en croix.

Certains ont vu dans cette image une parodie de film policier à la Tarantino, ou le double maléfique d’un John Travolta se déhanchant en transe dans la fièvre d’un samedi soir.

D’autres, comme le président du jury WPP a récusé le verdict de son propre jury.  Ce semblant de vaudeville serait amusant s’il n’y avait pas littéralement ce cadavre en bas de l’image.

On l’aura compris, le questionnement à propos de cette image déplace la discussion de la sphère géopolitique ou morale vers un questionnement éthique quelque peu fallacieux, doit-on ou pas diffuser cette image? La question pour nécessaire qu’elle soit semble être ramenée ici à un raisonnement essentiellement théorique vu la vitesse à laquelle cette image a déjà circulé. Les médias affectionnent tout particulièrement le spectacle tardif de l’auto-critique contrite. Inutile de revenir dessus.

Ce qui m’intéresse dans cette image symbolique c’est quel type d’impact peut-elle avoir sur un regardeur lambda comme moi, qui voit apparaître cette image un peu partout, en même temps et sur tous les supports. Puis de revoir cette image revenir à l’occasion du prix qu’il lui a récemment été décerné.

Bien sûr cette image est marquante à plus d’un titre. D’abord, par la théâtralité des poses des protagonistes qui figure deux instants décisifs à la fois distincts et simultanés. Le juste avant et le juste après. Le juste après le meurtre et sa suite causale ou du moins ce qu’on peut espérer en l’espèce, le juste avant, c’est à dire la neutralisation du tueur.

La temporalité de l’image ainsi dilatée fonctionne comme une séquence d’images consécutives dont n’aurait survécu que l’avant dernier moment en suspens précédant une issue inévitable à ce drame. La neutralisation ou le carnage. C’est heureusement le premier dénouement qui se produisit. On peut d’ailleurs s’interroger sur ce choix. Pourquoi ce choix renversé. Il existe une autre image, du même photographe, précédant le meurtre mais elle n’a pas été choisie.

Turkey Russian Ambassador

Ensuite, la frontalité de la prise de vue accentue l’effet d’identification aux victimes potentielles présentes dans la salle. Une fraction de seconde on peut presque ressentir la sidération et l’effroi qu’ont pu ressentir les témoins directs de la scène, dont le photographe.

Enfin, on aperçoit en arrière plan le contexte de l’attentat. Il a eu lieu dans une galerie de photographies. Un contexte qui semble tout à coup obscène et dérisoire au regard de l’événement au premier plan. Mais l’image de Burhan Ozbilici est-elle réellement moins obscène que les images bucoliques et apaisantes de l’arrière plan? J’y reviendrai.

Revenons d’abord à l’image elle-même. Que nous dit-elle. Croyant naïvement une sorte de renversement de l’histoire en cours, on y a vu un turc musulman simulant un acte vengeur de ses frères coreligionnaires en Syrie à l’égard de l’implication sanglante de la Russie en Syrie. En plus de sa théâtralité, c’est bien cette mystification qui a joué à plein dans la fascination exercée par l’image réactivant un vieux schéma hérité de la guerre froide. Le méchant russe mis à mort par un valeureux vengeur turc. C’est bien ce mauvais scénario de film de série B géopolitique qui a été, volontairement ou non, à l’œuvre dans cette image.

Aussi, dès la propagation de cette image des interrogations et des inquiétudes sur l’évolution de la relation Russo-Turque se sont, à juste titre, fait jour. d’aucun craignaient un embrasement supplémentaire entre deux des acteurs majeurs de la tragédie qui se joue tout près de là en Syrie. Nous savons la suite, il n’en a rien été.

Bien au contraire, la relation alors distante entre les deux pays s’est raffermie. Au prix de quelques contorsions sémantiques et courbettes diplomatiques, la collaboration russe et turque est allée crescendo en Syrie. L’effet projeté sur cette image et sans doute recherché par les commanditaires du meurtre s’est non seulement évanoui mais c’est donc même l’inverse qu’elle a suscité. C’était accorder trop d’importance à l’image de la part des commanditaires du meurtre.

La Realpolitik a ses mystères qu’aucune image ne rend visible et telle une mule l’image surchargée reste réfractaire et n’avance plus. Ou du moins pas dans le sens prévu.

En revanche, ce que toute image exploitée peut rappeler c’est un ensemble de règles morales que nous portions, que certains images du passé nous ont enseignés et laquelle je reste attaché.

En matière de presse, plus que tout autre type d’images, aucune image de cadavres n’est anodine. Nous le savions déjà mais rien y fait. L’attrait pour le spectaculaire est plus fort.

Le photographe présent sur place fait son travail. Qui songerait à l’en blâmer. La diffuser instantanément était déjà faire preuve de légèreté au moins à l’égard de la famille de la victime qui potentiellement découvrait les images du meurtre en même temps que tout le monde.

Charger l’image d’un scénario de géopolitique prospectif est un leurre qui s’évanouit à l’épreuve des faits. Alors que reste-t-il de cette image? Pas grand chose si ce n’est son spectaculaire de bas étage et son extrême obscénité.

Toutefois, la façon dont nous traitons les morts dit sans doute quelque de la façon dont nous traitons les vivants. C’est sans doute ce qu’il y de plus spectaculaire dans cette image.

 

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