Exposition « Aller-Retour dans la Chambre Claire, Denis Roche » à la MABA de Nogent-Sur-Marne. Un chant contre-champ.

Du 9 novembre 2016 au 29 janvier 2017, la Maison d’Art Bernard Anthonioz à Nogent-sur-Marne présente une exposition de photographies de Denis Roche (1937-2015) intitulée Aller et retour dans la chambre blanche.

Plus d’un an après sa disparition, cette exposition composée d’une cinquantaine de tirages, ébauche un parcours au sein de l’œuvre du poète-écrivain-photographe qui a marqué la photographie en France tant par ses écrits que par ses photographies.

Autant le dire tout de suite, ce n’est pas facile d’écrire sur le travail de Denis Roche. Le meilleur exégète de son œuvre c’est lui même.

Cependant, un des enseignements de l’œuvre écrit de Denis Roche est sa liberté chérie qui se manifestait dans ses écrits sur la photographie de manière sensible et détachée de tout poids historique ou conventionnel.

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In Le boîtier de Mélancolie.

C’est dans cette incitation à penser la photographie comme matière essentiellement sensible que je veux évoquer l’exposition en question.

Celle-ci s’articule en fonction de l’agencement des lieux qui ne ressemble pas à un endroit d’exposition classique. la circulation se fait dans une enfilade de pièces plus ou moins grandes et aux grandes fenêtres qui aux beaux jours, heureusement rares en cette saison, chahutent un peu la contemplation sereine des images.

L’accrochage se divise en espaces consacrés à chacune des thématiques de l’œuvre de D. Roche. A savoir : les autoportraits, les photographies de voyage, les portraits de Françoise Peyrot-Roche et des contacts réunis et commentés à la marge par l’artiste dont quelques inédits ainsi présentés. Dans certaines salles, l’accrochage mixe plusieurs de ces éléments thématiques.

Au début du parcours, un film en forme d’hommage réalisé par les éditions Filigranes avec la galeriste du Réverbère à Lyon, C. Dérioz, et son tireur, G. Geneste, de la Chambre Noire. Les deux évoquent des souvenirs marquants de leur collaboration avec le photographe et son rapport à ces métiers, exposer, tirer qui selon leurs témoignages n’était pas vraiment au centre des intérêts de l’artiste en matière de photographie.

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Pour évoquer cette exposition, trois points principaux de l’œuvre de Roche me semblent être au cœur centrifuge de son travail. Le champ, le contre-champ et la mise en scène de cette triangulation des acteurs principaux de son œuvre (son épouse, lui et son appareil photographique). C’est assurément un point de vue partiel et partial sur l’exposition mais l’œuvre de Roche est sans doute trop vaste pour être embrassée en une seule fois.

Tout d’abord, les portraits de Françoise Peyrot-Roche. La célèbre série de quatre portraits réalisés en 1971, en 1984, en 1995 et enfin en 2005 au Pont-de-Montvert est présentée dans une pièce.

Il y a bien sur le plaisir de faire face à nouveau à cette série. C’est à quel point de focalisation ces portraits atteignent. Le Hors-Champ y est presque absent, ce qui compte est dans le cadre, à savoir l’essentiel, c’est à dire l’amour, la vie et la mort. De plus, le choix presque ironique d’inclure le cimetière dans le cadre désamorce d’emblée tout rapport inquiet au temps . La mort, point final à la fuite du temps, accompagne ce sentiment amoureux qui transparaît dans cette série de portraits.

Hasard du calendrier, la Maison Européenne de la Photographie présente actuellement une exposition consacrée aux photographes américains sous le titre de « Family Pictures ». . On peut y voir l’ensemble de la célèbre série de Nicolas Nixon « Brown Sisters ». Il s’agit d’une série de plus de 30 portraits, ayant pour sujet la femme de Nicholas Nixon et ses trois sœurs, portraits de groupe réalisés entre 1975 et aujourd’hui, à la fréquence de une par an. Les sœurs y apparaissent, année après année, toujours dans le même ordre sur l’image, mais les poses y sont différentes à chaque fois.

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Ces deux photographes ne sont évidemment pas les seuls à avoir usé de ce type de dispositif se jouant de l’unité de lieu et de modèles pris dans les mailles du filet du temps.

Ainsi, La série de portraits de Denis Roche et la série des « Brown Sisters » ne portent pas sur le(s) même(s) mais les deux fonctionnent selon un dispositif commun. Ce qui rend leur étude comparative intéressante.

A regarder de plus près ces deux séries on aperçoit donc bien ce qui les rassemble et on peut aussi saisir ce qui les distingue.

Sur l’une, celle de Denis Roche, on perçoit un passage du temps accumulatif qui se fait du passage du temps son allié, c’est à dire un temps qui dure et qui chemine d’emblée et tout du long avec la mort.  Dans la série des « Brown Sisters », ce qui est manifeste, c’est au contraire, un passage du temps en forme de fuite. La multiplication des visages marqueurs formidables du temps cadrés de plus près accentuent évidemment ce sentiment. Plus on voit les traces du temps qui passe plus on prend conscience de sa fuite.

« Dix ans plus tard, en 1995, sachant que nous devions faire halte à nouveau à Pont-de-Montvert, je prends soin de me munir, avant de quitter Paris, des tirages de nos deux précédents séjours. Cette fois-ci, évidemment, ce n’est plus seulement le hasard sentimental qui nous guide : l’affaire est dûment préméditée et une implication esthétique d’ensemble se dessine. Bon, une troisième image est donc faite (photo 3). »

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Sur l’une de ces séries, on est classiquement en face d’un Memento Mori, d’un temps qui fuit irrémédiablement et le sentiment de mélancolie qui lui est consubstantiel. Dans l’autre, cette mélancolie des images secondes et itératives chère à Walter Benjamin est présente aussi. Mais c’est surtout à une forme de permanence que l’on peut assister. Le temps comme le sentiment semble s’y accumuler  et s’y affermir plus que de s’y écouler.

« Mon obstination m’a donné raison : nous y sommes retournés à la fin de l’été 2005. Il faisait un temps magnifique. tout s’est mis en place, quelque chose qui était de l’ordre du bonheur et de la paix : la quatrième image était bien celle qui fallait. Françoise a changé de position sur ce fichu mur et tout était dit. L’affaire était entendue. Il avait fallu trente-quatre ans pour y arriver et clore, très évidemment la série. »  in La photographie est interminable : entretien avec Gilles Mora / Denis Roche. Seuil, 2007.

Si le photographe tente une réduction de ce hors-champ intempestif c’est qu’il veut s’y inclure de manière presque exclusive. A la frontalité des prises de vue s’adjoint donc souvent une opération incongrue, l’irruption du contre-champ dans le champ , c’est à dire du photographe dans le champ du modèle. Un seul contre-champ semble y être possible et celui se meut dans le cadre par la grâce du langage photographique qui semble presque ici se substituer au sentiment amoureux.

La lecture des quelques lignes consacrées par Denis Roche à Harry Callahan, autre grand photographe amoureux, dans le boitier de Mélancolie s’avère ici intéressante.

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C’est à cela que se livre aussi Denis Roche dans sa propre photographie, intervenir dans le champ consacré au modèle. C’est à dire exister aussi par ce travail photographique autrement que par le trou de serrure que représente l’objectif. Y être une présence à part entière.

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Enfin, cette opération serait incomplète sans l’intégration du troisième larron en foire Rochienne, je veux dire l’appareil photographique car pour opérer cette réduction presque ontologique du sentiment amoureux, il fallait bien inviter ce qui le révèle et le fixe.

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27/12/1990 Madurai, Inde.

L’appareil est donc là, chargé de signifier la mise en scène d’un document livrant une représentation du sentiment amoureux aux moyens du langage photographique. Et pour qu’une pièce soit totalement réussie il faut bien que tous les acteurs soient à un moment donné sur scène.

Le site de l’exposition : http://maba.fnagp.fr/actualite/997/aller-et-retour-dans-la-chambre-blanche-denis-roche/

Le site de la MEP pour l’exposition « Family Pictures » : http://www.mep-fr.org/evenement/family-pictures/

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