Soulèvements au Jeu de Paume.

Le jeu de Paume consacre actuellement la quasi totalité de ses espaces à une exposition transdisciplinaire dont le commissariat a été confié au philosophe et historien de l’art Georges Didi-Huberman.

Dans quelques-uns de ses écrits que j’avais lus auparavant, son rapport sensible à l’image m’a beaucoup intéressé et notamment ému dans son évocation bouleversante des images de l’Holocauste. C’est donc la curiosité bien aiguisée que je me suis rendu au Jeu de Paume.

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Henri Michaux, sans titre, 1975.

J’en suis sorti à moitié emballé par la proposition. Pour ma part, la déception relève de l’attendu de certaines images ainsi exposées et ce d’autant plus que la partie aérienne et enlevée située au début de l’exposition place la barre assez haut avant que ce souffle ne retombe ensuite.

 

De quoi s’agit-il? Schématiquement, l’exposition est construite en deux parties, l’une inspirée et enthousiasmante formant un ensemble métaphorique et poétique d’œuvres évoquant à la fois un art révolté contre sa fonction simplement figurative et un art inscrit dans son contexte de troubles socio-politiques ou de guerre civile et s’en faisant le porte-parole ou témoin.

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Belchite, Teruel, front d’Aragon. Septembre 1939, Agusti Centeles.

La deuxième partie de l’exposition quant à elle est la plus attendue en ce qu’on peut y suivre un parcours d’images littérales de révoltes ou de dénonciations. Photographies, dessins et vidéos sont ainsi accrochés dans un ordre historiographique intéressant mais qui s’inscrit pile et sans surprise dans ce que l’on est en droit d’attendre une exposition ayant pour thématique le(s) soulèvement(s).

Aussi, commençons par la fin de l’expo puisque c’est la moins surprenante à mes yeux. Cette partie recèle des œuvres de valeur dans un parcours qui démarre à partir des œuvres de Raymond Hains découpant des affiches insurrectionnelles du Paris des années 60.Il faut saluer le choix du commissaire de proposer des œuvres moins connues d’événements assez bien documentés et relativement souvent exposés.

On y suit un parcours fait d’images de révoltes à différents endroits du monde occidental. Une iconographie riche de photos de soulèvements et de répression, des graffitis de prisonniers sur les murs, de cadavres vaincus et exposées à titre d’exemple. Seule la toute fin du parcours nous tire un peu du désarroi face à tant de défaites en mettant en avant par exemple des images du Chiapas en lutte ou de sans-papiers en errance dans nos contrées inhospitalières. Un choix qui sonne comme un appel à regarder notre présent avec les yeux révoltés du passé.

 

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Graciela Sacco Bouffée d’air, 1993-1994.
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Art & Language Shouting men 1975.

Le parcours proposé par le commissaire se focalise ici sur certains types de soulèvements. Des mouvements contre la dictature en Amérique Latine, des grandes révoltes en France et en Espagne laissant ainsi béante la question de la représentation d’autres mouvements dans d’autres continents. Rien par exemple sur l’Asie ou la décolonisation sauf quelques photographies distanciées réalisées par Bruno Boudjelal à propos de Frantz Fanon ou la photographie d’un moine tibétain s’immolant par le feu en signe de protestation. Ce qui ne manquera pas d’alimenter des accusations d’occideantalo-centrisme même si l’universalité du propos de l’exposition est assez bien étayée.

A cet atterrissage conceptuel, la force de Soulèvements semble dès lors se réduire à un enchaînement de documents témoignant des insurrections et des répressions passées. La portée du propos de l’exposition s’essouffle. Le corpus d’œuvres exposées perd de sa puissance réflexive et donc de sa puissance d’expression subversive qui faisait justement corps jusque là avec le sujet de l’exposition.

Ci-dessus de gauche à droite : Hiroji Kubota, Manifestations de Black Panthers, Chicago, 1969. Willy Romer, La révolution de novembre. Retour des troupes de première ligne sur la Pariser Platz, 1918. Leonard Freed, les Habitants de Guernica devant une reproduction de tableau de Pablo Picasso, 1977.

Toutefois, il n’en reste pas moins que le début de l’exposition nous emporte par le souffle poétique du parcours.

Tel un poète, G.Didi-Huberman y compose sous nos yeux un blason dessinant les contours d’un état désiré et aimé : le soulèvement. Pour y parvenir, le commissaire assemble sans contrainte chronologique ou de discipline des œuvres par thème : la bouche qui crie, le bras qui se lève, le corps debout, le drapeau brandi.

La force métonymique de l’accrochage est à l’image du soulèvement collectif, chaque partie y est pour le tout et l’ensemble comprend toutes ses composantes même les plus petites jusque dans sa chair et son sang.

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Ci dessus : Artur Barrio , Livro de Carne, 1978. Brésil.
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Image de Ciné-Tract n° 1968, Gérard Fromanger et Jean-Luc Godard.

Tel un démiurge, le commissaire rassemble des pièces disparates et comme par magie l’ensemble prend vie sous nos yeux. Parfois même de façon inattendue, voir par exemple la merveilleuse vidéo de Jack Goldstein intitulée A Glass of Milk.

Alors même si la partie documentaire était trop attendue mais probablement nécessaire pour un tel sujet, la partie de l’exposition consacrée au soulèvement à travers et par les arts emporte l’adhésion et m’a totalement convaincue.

Le site dédié à l’exposition : http://soulevements.jeudepaume.org/

Image à la une : Marche au Chiapas, Mexico, mars 2001, Mat Jacob.

 

 

 

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