Au Bal pour l’exposition « Provoke » Entre contestation et performance – La photographie au Japon 1960-1975.

Le Bal à Paris présente actuellement une exposition consacrée à la revue japonaise Provoke sous titrée « Entre contestation et performance – La photographie au Japon 1960-1975 ».

Le parti pris de cette exposition énoncé dès son titre est d’évoquer la genèse et les ramifications de la revue Provoke dans son contexte historique, politique et social étendu sur une quinzaine d’années agitées au Japon.

En effet, dans le Japon défait d’après-guerre naissent des mouvements de contestation tous azimuts : contre la construction de l’aéroport de Narita, manifestation contre les bases américaines à Okinawa et occupation des universités.

Ce contexte historique propice aux prises de conscience multiformes et à l’action notamment artistique dans lequel les membres du Provoke ( les photographes Takuma Nakahira, Yutaka Takanashi et Daido Moriyama ) ont plus ou moins évolué à divers degrés d’implication tout au long des années 60, constitue le terreau fertile à l’expérimentation et l’innovation esthétique qui va bouleverser en particulier la photographie japonaise puis à la faveur de la diffusion de leurs travaux, la photographie mondiale pour les années à venir.

Pourtant, trois numéros seulement publiés en 1968 et 1969 forment le cœur battant de ce mouvement qui va irriguer d’un sang neuf la photographie. Ces trois numéros plus un autre testimonial font bien entendu partie de l’exposition. Ils en occupent même une place centrale au sous-sol du Bal.

Mais avant de pouvoir les regarder, il faut d’abord parcourir la première salle de l’exposition dédiée à la représentation des mouvements de lutte au Japon dans les années 1960.

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Takuma Akio, Takao Lida Non n°2 : Okinawa est un monde amer, 1970.

La première partie tout d’abord donc, consacrée aux divers phénomènes de contestation en action au Japon dans la décennie des années 60. Cette salle est exemplaire tant elle situe avec précision le contexte historique agité qui va aboutir à la création de Provoke. Y sont ainsi exposées des affiches d’anonymes contestataires. Des affiches et des livres réalisés par des anonymes ou des artistes connus forment en miroir le contexte convulsif de l’époque. Convulsif à double titre, socialement dans l’expression d’un rejet par la jeunesse ou par de simples citoyens d’un état de fait qui leur est imposé. Convulsif aussi dans l’expression même des moyens esthétiques mis en œuvre  par les artistes de ce mouvement se mettant ainsi au diapason de cette rupture souhaitée.

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Anonyme 28 avril, « Jour d’Okinawa », 1969.

Ce n’est pas le moindre mérite de cette partie de l’exposition que de nous rappeler que tout mouvement artistique important si fulgurant soit-il n’est jamais hors sol ou crée ex nihilo mais bien rattaché à un contexte social politique culturel prédéfini qui va le déterminer. Encore faut-il que des artistes puissent s’emparer et le restituer à leur façon, diverse et pluri-disciplinaire.

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Osamu Nagahama, l’ile aux nuits torrides et sans fin, 1972.

De même, au terreau social tendu, l’exposition n’oublie pas les glorieux devanciers du Provoke tels que Shoei Tomatsu et Kazuo Kitai dont sont présentées des images extraites de diverses séries qui forment les prémisses esthétiques du Provoke.

On peut voir dans cette salle des œuvres que personnellement je ne connaissais point et que j’ai été ravi de découvrir. Notamment un livre de photographies faites par des ouvriers en lutte qui s’approprient la photographie et le langage photographique pour exprimer leur lutte. Lorsque la photographie se fait révolte.

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Le livre en corde et casque de fer, collection de photographies montrant les 318 jours de lutte du syndicat Shufu to Seikatsu, 1960.

Ensuite, au sous-sol on passe à la deuxième partie de l’exposition centrée sur le Provoke stricto sensu et la performance artistique.

A vrai dire, hormis le plaisir de revoir les numéros du Provoke réunis et des images de séries plus ou moins connues disposées sur les murs de la salle, cette partie là m’a moins convaincu.

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Knock, pièce de rue pendant 30 heures, 1975, Shuji Terayama

Certes, la lutte exprimée artistiquement aux moyens de la performance est historiquement importante. Cependant, au delà du fait que l’image document de performance éphémère est par essence déceptive car réduite à sa fonction d’enregistrement quoique en clament autrement les artistes y ayant eu recours. Une fonction d’enregistrement essentielle à ce type de manifestations mais bien éloignée dans son emploi de la prise de position subjective chère aux photographes du Provoke.

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Shelter Plan performance filmée du collectif  Hi Red Center et Les Mâles : catalogue général des Hommes réalisé par Nakanishi en janvier 1964.

La juxtaposition des deux médiums accentue clairement la justesse de l’intuition esthétique et morale des photographes du Provoke pour qui toute vision juste est d’abord subjective, la fonction d’enregistrement du réel assignée depuis toujours à la photographie ne semble ici être qu’un lointain souvenir.

A coté de cette partie de l’exposition axée sur la performance, sont présentés plusieurs travaux peu ou pas vus de photographes japonais qui sans faire partie du Provoke n’en n’ont pas moins les limites expressives du médium photographique. Parmi les plus célèbres, des images de la série Tokyo Jin de Yutaka Takanashi ou ci-dessous Jiro Takamatsu, photographies de photographie, 1973.

 

L’exposition se termine sur des images du livre capital de Takuma Nakahira For a language to come. Un livre programmatique qui pense et s’exprime au moyen de son sujet et de son objet : la photographie.

Ce livre entre autres, plus les numéros du Provoke au cœur de l’exposition, ont ouvert une voie dans la photographie qui a depuis été largement empruntée voire  par moments été très encombrée. Pour en brièvement résumer les gimmicks : une image sale en noir & blanc, très contrastée, subjective. C’est à dire au fond, accorder moins de crédit à la beauté technique de l’image qu’à sa fidélité à une vision et un regard tentant de saisir un contexte interne et externe convulsifs.

Hélas, le parcours de l’exposition se termine brutalement. La dynamique de l’exposition est très clairement circonscrite à la monstration des travaux du Provoke et de son contexte de naissance mais rien de son riche avenir n’est ici évoqué. Probablement est-ce déjà un autre sujet en soi mais la voie nouvelle se referme ici brutalement.  Cette absence de perspective vient accentuer à regret l’impression morbide laissée à la fin de l’exposition. La sensation d’avoir visité les coups d’éclats  d’un vieux cadavre convulsif mort jeune d’avoir trop épousé son époque. Les pages du livre Provoke se referme ici comme on clôt un livre.

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Moriyama series.

Image à la Une : Kazuo Kitai fermière face aux canons à eau de la police anti-émeutes, Sannrizuka série 1970.

Le site de l’exposition au Bal : http://www.le-bal.fr/2016/04/provoke

 

 

 

 

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