De retour d’Arles ; Partie 4 : La mémoire et les extraterrestres.

Dans ce dernier billet sur les Rencontres d’Arles 2016, j’évoquerai trois expositions qui, si elles ne m’ont pas totalement convaincu toutes les trois, m’ont au moins intrigué et touché.

833721-yan-morvan
Seconde bataille du Monte Grappa, Italie, 24 octobre / 4 novembre 1918.

 

En premier lieu, « Champs de Bataille  » de Yan Morvan à la Chapelle Saint-Laurent le Capitole. En parcourant le monde depuis 2004, le photographe a constitué un corpus de 430 images de champs de bataille actuels ou passés. La plus ancienne remonte à 3 500 ans. L’exposition propose un ensemble de quatre-vingts images.

Certains théâtres de champs de bataille saisis par le photographe nous sont proches, soit parce qu’ils font partie de notre histoire récente tels ceux des batailles de la Seconde Guerre Mondiale ; soit parce que leur actualité est toujours sanglante telles ces images récentes de Libye ou du Liban.

IMG_20160803_114518
Images des buildings détruits pendant la guerre du Liban et reconstruits depuis.

D’autres théâtres sont plus éloignés dans le temps et l’espace et n’évoquent plus grand chose au commun des mortels.

Le travail de Morvan d’une ampleur inédite prend tout son sens à être vu tel un ensemble.

Si la photographie au singulier a pour fonction d’encapsuler le temps, l’ensemble d’images ici présenté permet par son unicité un déploiement dans le temps assez troublant.

En effet, en suivant un parcours photographique des batailles les plus anciennes vers les plus récentes, on peut suivre l’effet du temps et de la mémoire à l’œuvre c’est à dire l’oubli. Cela peut prendre beaucoup de temps à la nature de reprendre ses droits sur un lieu où des souffrances et des drames se sont joués, beaucoup plus de temps en tout cas qu’il n’en faut pour les protagonistes de s’atteler à leurs jeux.

La suite temporelle d’images de champs de bataille sur lesquels la nature a repris ses droits voire digérés se présente au regardeur tel un Memento Mori mouvant et extrêmement méditatif.

L’autre exposition ayant trait à la mémoire des lieux et des hommes est présentée au Musée Arles Antique, il s’agit d' »Opération Condor » de João Pina.

IMG_20160805_111514
Deux restes humains d’opposants politiques assassinés en cours d’identification à Buenos Aires.

Le photographe portugais est parti sur place en Amérique Latine à la recherche des lieux et des acteurs victimes et bourreaux de l’opération Condor de sinistre mémoire. Diligentée conjointement par les services des dictatures de droite en Amérique Latine à partir de 1975 et pendant une dizaine d’années, cette opération avait pour but d’éliminer toute opposition et pour ce faire tous les moyens nécessaires surtout les plus abjects ont été mis en œuvre pour y parvenir. Voilà pour le contexte historique.

IMG_20160805_111319
Une femme tuée par les forces paramilitaires lors d’un massacre près de La Plata. Images d’archives judiciaires.

Pour ce travail, João Pina a rassemblé pendant une dizaine d’années à partir de 2005 des images des victimes des bourreaux et des lieux soit de torture ou ceux où la vie des victimes a basculé.

Des images d’archives judiciaires des opposants politiques arrêtés accueillent le visiteur qui pénètre le lieu plongé dans une pénombre intimidante.

Sur les murs, des témoins des violences posent dans des endroits où leur vie a basculé dans l’horreur ou dans des lieux où existe l’espoir un jour de retrouver un proche disparu. Des cartels restituent l’histoire de chaque protagoniste.

La suite de l’exposition s’attarde sur les faces cachées des bourreaux jugés pour leurs crimes et des images des célèbres lieux de torture où certains d’entre eux sévirent.

IMG_20160805_111910
Anciens militaires argentins jugés pour crimes contre l’humanité en 2012.

A la fin du parcours plusieurs sentiments se mêlaient dans mon esprit, d’abord j’étais bouleversé par le destin tragique des victimes et de leurs proches. Ensuite, reconnaissant au photographe d’aborder ce sujet tragique de manière digne et équilibrée, ce qui est le plus respectueux à la fois du médium et du regardeur et bien évidemment  des protagonistes des événements.

IMG_20160805_112143
Escalier menant les chambres de torture au quartier général de l’Opération Condor à Buenos Aires. Janvier 2012.

Enfin, les conditions d’exposition m’ont un peu désarçonné. Il faisait très sombre dans les salles et les tirages l’étaient tout autant. Sans évoquer la noirceur du sujet, je m’interroge sur ce choix qui, s’il semble en adéquation avec le thème de l’expo, c’est à dire faire la lumière sur une face sombre de l’histoire récente en Amérique Latine, cela ajoute un surcroît dramatique inutile et qui empêche de voir l’exposition dans de bonnes conditions. Ceci dessert je crois le travail digne et fort du photographe.

Sans transition, je voulais évoquer une autre exposition qui m’a beaucoup plu présentée à Ground Control . Plus léger en apparence que les deux expositions évoquées plus haut, il s’agit cette fois de croyance et des extraterrestres.

IMG_20160804_183916
Vue de l’exposition « Phenoemna : Réalités Extraterrestres » du trio Danois Sara Galbiati, Peter Helles Eriksen et Tobias Selnaes Markussen.

Sur un sujet maintes fois traité auparavant et sur tous les modes possibles, de la moquerie à l’édification complotiste en passant par le sensationnalisme, ces modes n’étant pas exclusifs l’un de l’autre, cette exposition a été une des bonnes surprises de cette édition des Rencontres.

 

Avec une approche fine du sujet, les photographes exploitent au mieux les locaux du programme associé, encore une fois des anciens locaux de la SNCF près de la Gare.

IMG_20160804_183312

Le long d’une voie ferrée désaffectée, on suit le parcours de l’expo axé sur des protagonistes, tous américains, chassant les preuves de l’existence d’extraterrestres ; Recueillant leurs témoignages et exposant les preuves dont ils disposent ou tout simplement les présentant dans leur environnement.

Pour ce faire les photographes élaborent une approche à la fois distanciée mais empathique d’un tél phénomène et dépourvue de tout jugement qui peut facilement dériver vers la moquerie comme on a déjà pu le voir autrefois.

Envers des croyances qui semblent inébranlables, surtout lorsque celles-ci sont accréditées par des scientifiques et les avis d’organismes officiels, les photographes exploitent très bien les endroits en trompe l’œil du site et jouent aussi la profondeur des cloisons. Les grandes portes d’accès à l’ancienne voie ferrée servent ainsi de cadre à certains grands formats exposés. L’effet de distanciation prononcée s’inscrit ainsi harmonieusement dans le lieu de l’exposition.

Libre au visiteur de cette exposition très aboutie, de mettre en rapport sa propre croyance en l’image photographique et la foi inébranlable des protagonistes de la série en l’existence des extraterrestres.

Le subtil effet miroir mis en place par les photographes entre les deux croyances est d’une remarquable finesse et laisse libre à chacun de l’interpréter comme il l’entend.

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s