De retour d’Arles ; Partie 2 : les installations sont en cour(s).

Cela fait plusieurs années que l’on observe un rapprochement entre photographie et techniques d’exposition plus en cours du coté de l’art contemporain. En sus des pratiques qui tendent vers plus de pluridisciplinarité, les dispositifs d’exposition ont aussi de ce fait beaucoup évolué et se sont complexifiés.

Aux Rencontres d’Arles, trois exemples de cette évolution en cours ont retenu mon attention.

La première est l’exposition  » THE JUNGLE SHOW  » de Yann Gross. Lauréat du  » Luma Rencontres Dummy Book Award Arles 2015 « , le photographe suisse se voit cette année consacré un solo show au Magasin Électrique.

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Vue de l’exposition. Scénographie : Le Repaire Fantastique.

 

En pénétrant le lieu de l’exposition on se retrouve face à un ensemble de cubes en bois empilés qui s’avèrent des caissons lumineux projetant sur un côté soit une image soit un court texte.

Au cours de plusieurs voyages qu’il qualifie d’errance, le photographe a rapporté des images documentant les effets du progrès dans  cet endroit-monde qu’est l’Amazonie.

Si l’on ne doute pas qu’il s’agissait bien d’une errance pour le photographe, l’effet produit par l’installation  est assez réussi en ce qu’il semble abolir tout repère spatial pour le visiteur. Les cubes s’empilent comme les signes anarchiques mettant en scène la vanité qu’il y a à tenter de retranscrire de façon ordonnée une vision de l’Amazonie.

Ainsi cette vue en réduction renonce à nous noyer dans l’immensité du site visité mais nous convainc de l’impossibilité d’une telle entreprise en nous mettant en face de cette impossibilité même.

Renoncer à un simulacre de représentation d’un ensemble trop vaste et tenter de mettre en scène ce renoncement est ici une entreprise assez émouvante d’honnêteté doublée d’une réussite dans la représentation éclatée et fidèle à ce renoncement.

Le décalage entre les courts textes, d’essence légendaire mythologique ou plus simplement factuels, avec les images qu’ils sont censés accompagner accentue à bon escient cette perte de repère spatial.

Enfin, il y a aussi un aspect ludique pour le visiteur à tenter de reconstituer un ensemble cohérent à partir de ces signes épars tels les pièces d’un puzzle géant. Seul petit bémol de l’exposition, les caissons lumineux semblent sous-éclairés rendant parfois mal aisée la vision ou la lecture des textes.

Deuxième exposition remarquée, La Méthode des Lieux de Stéphanie Solinas au Cloitre Saint-Trophime. C’est l’exposition la plus complexe que j’ai vue cette année à Arles. La commissaire de l’expo Paula Aisemberg écrit dans le texte de présentation : « À l’image de la « méthode des lieux », technique classique croisant architecture et mémorisation permettant d’aider le travail de mémoire, Stéphanie Solinas explore la mémoire comme un palais, où sont rangés les pensées, les images, les souvenirs. »  Wikipédia s’est avéré utile pour mieux comprendre la technique à laquelle il est fait référence : « L’Art de mémoire (Ars memoriae), appelé aussi méthode des loci ou méthode des lieux, est une méthode mnémotechnique pratiquée depuis l’Antiquité. Elle sert principalement à mémoriser de longues listes d’éléments ordonnés. Elle est basée sur le souvenir de lieux déjà bien connus, auxquels on associe par divers moyens les éléments nouveaux que l’on souhaite mémoriser « .

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Vue de l’exposition

Le sujet central est la mémoire d’un lieu récemment redécouvert à Arles : l’ancienne usine « Lustucru » originellement un Grand Palais construit pour l’exposition universelle de Marseille au début du 20ème siècle avant son déplacement et sa reconversion en usine puis de sa fermeture définitive et son abandon. Il s’agit d’un lieu dans la mémoire déplacée est donc hors sol ou plus exactement multi-sols ; C’est ce dont l’artiste va examiner les traces et les mouvements.

Celles-ci sont présentes à l’expo sous formes diverses : journaux, plaquettes, annonces officielles, objets, grains de riz, témoignages sonores. C’est à récolement assez vaste que nous sommes confrontés.

L’aspect primordial de cette investigation est le déplacement du Palais par voie d’eau sur le Rhône de Marseille en Camargue.

Le travail de l’artiste suit les affectations successives du lieu pour faire émerger les traces de(s) mémoire(s) successives du lieu et de ses occupants témoins de ce déplacement et des réaffectations mémorielles successives y afférentes.

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A suivre l’artiste dans ce recueil, un élément a retenu mon attention. Tout au long de la table de travail pour ainsi dire, des photos des points de passage sur le Rhône ponctuent les évocations de mémoire littérales en suivant un mouvement qui évoque la forme d’une vague ou d’un serpent de mer.

Cette vague qui monte et qui descend au rythme du temps qui immerge le passé et la mémoire qui s’y rattachent. C’est l’élément décisif de ce travail en ce qu’il transforme une quête quelque peu fastidieuse mais nécessaire en quelque chose de symbolique d’une mémoire en lutte contre son engloutissement.

Dans l’installation, ce serpent de mer termine sa course sous les traces témoignant de l’abandon de l’usine.

Une vidéo est projetée au rez-de-chaussée du Cloître. Des notables arlésiens dont le directeur des Rencontres et des anciens ouvriers de l’usine y sont filmés de face. Il y a dans ce renversement de la perspective une sorte de transmission de relais mémoriel symbolique entre ces protagonistes jusqu’ici de cette mémoire et nous dépositaires désormais également de cette mémoire par écran interposé.

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Dernière installation photographique, la plus réussie de toutes je crois. En tout cas celle qui m’a collé le plus de frissons ; probablement parce que c’est la moins cérébrale des trois. En effet, c’est l’exposition qui exploite le mieux et en parfaite adéquation le lieu de l’exposition avec le matériel photographique présenté.

Je veux évoquer l’exposition « End. » D’Eamonn Doyle à l’espace Van Gogh.

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Ainsi, après l’entrée où quelques images de rue sont exposées de façon disparate, on pénètre dans une sorte de tunnel figurant la rue. Des deux cotés de ce tunnel, des images de gens de Dublin dans la rue dans des tirages de différents formats.

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Ainsi, une des réussites de l’exposition est d’exploiter pleinement le trouble causé par les rapports de proportion mouvants et sensibles  entre le visiteur et les sujets de l’exposition. C’est donc notre rapport aux autres qui s’en trouve ainsi troublé. Et quel meilleur endroit pour nous confronter à l’altérité que la rue et ses inconnus.

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Ainsi, la perte de repère de sa propre place dans cette rue figurée est assez vertigineuse. A part peut être à la fête foraine où la sensation peut être proche mais là le matériau de base est celui de l’un des genres les plus fréquentés en photographie. Chapeau à M.Doyle ainsi qu’à ses acolytes en charge des illustrations et de la bande-son  Sweeney et Donohoe de redynamiser la façon d’exposer ce vieux genre photographique.

 

 

 

 

 

 

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