Rester Vertical, un film d’Alain Guiraudie.

Le moins que l’on puisse dire c’est que l’on attendait avec impatience le nouveau film d’Alain Guiraudie après le très abouti et enthousiasmant « L’inconnu du Lac ».

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Voici donc « Rester Vertical », attendu au tournant et dont le personnage principal un scénariste en errance, emprunte quelques uns des virages serrés sur les routes étroites et des magnifiques Causses.

Si le personnage principal négocie très bien ces quelques virages en épingle, il s’agit aussi pour le réalisateur d’emprunter avec nous un nouveau chemin quittant ceux parcourus dans son précédent film.

Toutefois, si les paysages et la quête du personnage principal, sorte de double du réalisateur à quelques égards, sont différents d’un film à l’autre, demeurent quelques invariants du cinéma de Guiraudie : La maestria de la mise en scène et sa maîtrise du cinémascope, Le thème de l’homosexualité, un panthéisme inquiet et la prédilection du cinéaste pour des acteurs et des gueules peu connues.

Le film débute donc sur une petite route de campagne, le personnage principal s’arrête précipitamment à la vue d’un jeune homme debout au bord de la route. Le prétexte est cinématographique, il lui propose sans succès de faire des essais. Toutefois, la mise en scène induit surtout une tension érotique qui en fait plus une scène de drague pulsionnelle où le désir de cinéma ne serait qu’un prétexte à satisfaire un autre désir concomitant plus impérieux celui-là.

Il en est ainsi durant tout le film où désir d’écrire et désir se confondent. Si comme l’écrivait Francois Truffaut, les films sont des trains qui avancent dans la nuit,  « Rester Vertical » file le train chaotique et brinquebalant du personnage principal au gré de ses désirs et de ses rencontres.

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Une première rencontre dans les Causses avec une bergère armée et le personnage solitaire devient père puis rapidement seul en charge de son enfant. Cette période du film est singulière. Elle fixe le personnage principal dans une situation qu’il semble à la fois redouter et affectionner à la fois, une vie de parents à la campagne. Puis, le malaise croissant et face à l’incertitude c’est la femme qui tranche et s’en va abandonnant l’enfant à son père.

C’est à partir de maintenant que le film à l’attelage original constitué d’un père aux désirs homosexuels son bébé aux bras emprunte des chemins de traverse vers une destination inconnue.

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Il y rencontrera pêle-mêle une fée habitant au cœur des marais où l’accès se fait en barque. Suivront des visions cauchemardesques du héros du film avec son enfant littéralement dépouillés par un groupe de marginaux brestois et miraculeusement sauvés par le grand-père de l’enfant et le nouveau compagnon de la mère.

Des séquences qui si elles semblent mal s’insérer dans le fil narratif du film disent clairement le malaise du nouveau père tiraillé entre vivre son désir s’inscrivant pleinement dans la quête et son fort attachement à son enfant et la difficulté de concilier les deux.

Ces séquences à la symbolique marquée, traduisent une inquiétude sourde chez le personnage du film, est-ce possible de concilier désir homosexuel mouvant et paternité? Une question qui si elle est souvent débattue dans l’espace public se pose de façon nouvelle dans le cinéma de Guiraudie.

Toutefois, le malaise à l’œuvre dans le film dévie rapidement d’un questionnement spécifiquement sexué vers une crainte plus commune, celle de ne plus avoir les moyens matériels de subvenir aux besoins de son enfant. Ainsi, à la suite de l’intervention des services sociaux l’enfant est remis à sa mère.

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Dès lors, les craintes et les angoisses du personnage projetés sur sa relation avec son enfant se muent en angoisses qui se matérialisent symboliquement par un retour à la ferme et la peur du loup. De père il se mue en berger. Le personnage principal est recueilli par son ex-beau-père. L’ex-père potentiel redevient un enfant. Un enfant inadapté sauf à veiller sur son troupeau de bêtes et affronter debout la meute des loups.

Ainsi, le film tente d’avancer tel son personnage principal entre les peurs symboliques et désir bien réel de continuer à exister coûte que coûte. Quand bien même cela ne se fasse pas toujours narrativement de façon fluide à l’image, il n’en reste pas moins que par les thèmes qu’il aborde et son sens de la mise en scène, Guiraudie soit un des cinéastes les plus passionnants qu’on ait actuellement en France.

 

 

 

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De retour d’Arles ; Partie 4 : La mémoire et les extraterrestres.

Dans ce dernier billet sur les Rencontres d’Arles 2016, j’évoquerai trois expositions qui, si elles ne m’ont pas totalement convaincu toutes les trois, m’ont au moins intrigué et touché.

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Seconde bataille du Monte Grappa, Italie, 24 octobre / 4 novembre 1918.

 

En premier lieu, « Champs de Bataille  » de Yan Morvan à la Chapelle Saint-Laurent le Capitole. En parcourant le monde depuis 2004, le photographe a constitué un corpus de 430 images de champs de bataille actuels ou passés. La plus ancienne remonte à 3 500 ans. L’exposition propose un ensemble de quatre-vingts images.

Certains théâtres de champs de bataille saisis par le photographe nous sont proches, soit parce qu’ils font partie de notre histoire récente tels ceux des batailles de la Seconde Guerre Mondiale ; soit parce que leur actualité est toujours sanglante telles ces images récentes de Libye ou du Liban.

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Images des buildings détruits pendant la guerre du Liban et reconstruits depuis.

D’autres théâtres sont plus éloignés dans le temps et l’espace et n’évoquent plus grand chose au commun des mortels.

Le travail de Morvan d’une ampleur inédite prend tout son sens à être vu tel un ensemble.

Si la photographie au singulier a pour fonction d’encapsuler le temps, l’ensemble d’images ici présenté permet par son unicité un déploiement dans le temps assez troublant.

En effet, en suivant un parcours photographique des batailles les plus anciennes vers les plus récentes, on peut suivre l’effet du temps et de la mémoire à l’œuvre c’est à dire l’oubli. Cela peut prendre beaucoup de temps à la nature de reprendre ses droits sur un lieu où des souffrances et des drames se sont joués, beaucoup plus de temps en tout cas qu’il n’en faut pour les protagonistes de s’atteler à leurs jeux.

La suite temporelle d’images de champs de bataille sur lesquels la nature a repris ses droits voire digérés se présente au regardeur tel un Memento Mori mouvant et extrêmement méditatif.

L’autre exposition ayant trait à la mémoire des lieux et des hommes est présentée au Musée Arles Antique, il s’agit d' »Opération Condor » de João Pina.

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Deux restes humains d’opposants politiques assassinés en cours d’identification à Buenos Aires.

Le photographe portugais est parti sur place en Amérique Latine à la recherche des lieux et des acteurs victimes et bourreaux de l’opération Condor de sinistre mémoire. Diligentée conjointement par les services des dictatures de droite en Amérique Latine à partir de 1975 et pendant une dizaine d’années, cette opération avait pour but d’éliminer toute opposition et pour ce faire tous les moyens nécessaires surtout les plus abjects ont été mis en œuvre pour y parvenir. Voilà pour le contexte historique.

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Une femme tuée par les forces paramilitaires lors d’un massacre près de La Plata. Images d’archives judiciaires.

Pour ce travail, João Pina a rassemblé pendant une dizaine d’années à partir de 2005 des images des victimes des bourreaux et des lieux soit de torture ou ceux où la vie des victimes a basculé.

Des images d’archives judiciaires des opposants politiques arrêtés accueillent le visiteur qui pénètre le lieu plongé dans une pénombre intimidante.

Sur les murs, des témoins des violences posent dans des endroits où leur vie a basculé dans l’horreur ou dans des lieux où existe l’espoir un jour de retrouver un proche disparu. Des cartels restituent l’histoire de chaque protagoniste.

La suite de l’exposition s’attarde sur les faces cachées des bourreaux jugés pour leurs crimes et des images des célèbres lieux de torture où certains d’entre eux sévirent.

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Anciens militaires argentins jugés pour crimes contre l’humanité en 2012.

A la fin du parcours plusieurs sentiments se mêlaient dans mon esprit, d’abord j’étais bouleversé par le destin tragique des victimes et de leurs proches. Ensuite, reconnaissant au photographe d’aborder ce sujet tragique de manière digne et équilibrée, ce qui est le plus respectueux à la fois du médium et du regardeur et bien évidemment  des protagonistes des événements.

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Escalier menant les chambres de torture au quartier général de l’Opération Condor à Buenos Aires. Janvier 2012.

Enfin, les conditions d’exposition m’ont un peu désarçonné. Il faisait très sombre dans les salles et les tirages l’étaient tout autant. Sans évoquer la noirceur du sujet, je m’interroge sur ce choix qui, s’il semble en adéquation avec le thème de l’expo, c’est à dire faire la lumière sur une face sombre de l’histoire récente en Amérique Latine, cela ajoute un surcroît dramatique inutile et qui empêche de voir l’exposition dans de bonnes conditions. Ceci dessert je crois le travail digne et fort du photographe.

Sans transition, je voulais évoquer une autre exposition qui m’a beaucoup plu présentée à Ground Control . Plus léger en apparence que les deux expositions évoquées plus haut, il s’agit cette fois de croyance et des extraterrestres.

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Vue de l’exposition « Phenoemna : Réalités Extraterrestres » du trio Danois Sara Galbiati, Peter Helles Eriksen et Tobias Selnaes Markussen.

Sur un sujet maintes fois traité auparavant et sur tous les modes possibles, de la moquerie à l’édification complotiste en passant par le sensationnalisme, ces modes n’étant pas exclusifs l’un de l’autre, cette exposition a été une des bonnes surprises de cette édition des Rencontres.

 

Avec une approche fine du sujet, les photographes exploitent au mieux les locaux du programme associé, encore une fois des anciens locaux de la SNCF près de la Gare.

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Le long d’une voie ferrée désaffectée, on suit le parcours de l’expo axé sur des protagonistes, tous américains, chassant les preuves de l’existence d’extraterrestres ; Recueillant leurs témoignages et exposant les preuves dont ils disposent ou tout simplement les présentant dans leur environnement.

Pour ce faire les photographes élaborent une approche à la fois distanciée mais empathique d’un tél phénomène et dépourvue de tout jugement qui peut facilement dériver vers la moquerie comme on a déjà pu le voir autrefois.

Envers des croyances qui semblent inébranlables, surtout lorsque celles-ci sont accréditées par des scientifiques et les avis d’organismes officiels, les photographes exploitent très bien les endroits en trompe l’œil du site et jouent aussi la profondeur des cloisons. Les grandes portes d’accès à l’ancienne voie ferrée servent ainsi de cadre à certains grands formats exposés. L’effet de distanciation prononcée s’inscrit ainsi harmonieusement dans le lieu de l’exposition.

Libre au visiteur de cette exposition très aboutie, de mettre en rapport sa propre croyance en l’image photographique et la foi inébranlable des protagonistes de la série en l’existence des extraterrestres.

Le subtil effet miroir mis en place par les photographes entre les deux croyances est d’une remarquable finesse et laisse libre à chacun de l’interpréter comme il l’entend.

 

 

 

De retour d’Arles ; Partie 3 : Les illustres anciens.

Pour débuter, honneur au plus illustre des anciens dont les Rencontres présentent une rétrospective, j’ai nommé le photographe anglais Don McCullin (81 ans). L’originalité de cette exposition « Looking Beyond the Edge » à l’Église Sainte-Anne est de ne pas s’attarder sur les photos de guerre réalisées par Mc Cullin et qui figurent aujourd’hui au panthéon du genre.

En parcourant les continents et les zones de guerre du Vietnam en Irlande du Nord et de Beyrouth au Biafra, le photographe anglais a réalisé des images qui ont certainement marqué leur époque et qui reste aujourd’hui encore extrêmement reconnaissables. Mais il n’a pas réalisé que des images de guerre. C’est tout l’intérêt de cette exposition de le montrer.

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Bradford vers 1973.

En effet, à côté de quelques icônes maison exposées en grand format ou dans leurs publication presse d’origine, on peut voir ou revoir le travail documentaire de Mc Cullin et probablement découvrir son travail sur la nature et le paysage.

Le jeune Mc Cullin a beaucoup photographié et avec tendresse son environnement social décati de l’après guerre ; Puis, parallèlement à son travail de reporter de guerre, il a posé son regard sur une misère sociale du nord de l’Angleterre plus aiguë encore que celle qui l’a vu grandir.

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Bradford vers 1973.

L’autre versant exposé dans l’œuvre de Mc Cullin, plus nouveau pour moi , est son travail sur le paysage et notamment la nature qui entoure sa demeure du Somerset.

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Somerset, vers 1988.

Je dois dire que ce travail sur le paysage m’a peu convaincu. Autant j’apprécie son travail social et évidemment son travail sur les conflits, autant ses paysages très sombres m’ont semblé relever d’une veine esthétisante que je goûte peu d’habitude. En comparant cette série avec ses autres images, j’étais assez étonné de voir si peu de tendresse ou de joie dans ces paysages alors que ses images terribles de guerre dégagent une empathie qui les rend bien plus supportables et émouvantes.

Les commissaires de l’exposition évoquent au sujet de ces paysages la veine romantique allemande. Certes, il y a des similitudes dans la méthode mais vu l’aspect apocalyptique de la noirceur des paysages, j’y vois comme un exorcisme des misères de la guerre projetées à vide sur le spectacle de la nature. Et ce n’est hélas pas très emballant.

Les vieux photographes, semble-t-il, supportent de moins en moins de voir des humains sur leur images. L’évolution de Mc Cullin me rappelle, toutes proportions gardées, celle de Koudelka qui lui aussi ne photographie plus d’êtres humains ou du moins ne montre plus de telles images et vogue vers une sorte d’abstraction graphique et politique quelque peu désincarnée.

La photographie étant affaire de contraste, enchaîner les expositions doit l’être aussi. Alors après la noirceur de Mc Cullin j’ai pris la direction de la chaleur et de la beauté colorée des images de Bernard Plossu.

Étonnamment, le français âge de 71 ans a droit cette année à sa première exposition personnelle aux Rencontres, « Western Colors » à la salle Henri-Comte.

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A droite : White Sands USA 1980.

La petite salle contient une vingtaine de tirages, ce qui est assez peu je trouve vu le corpus Plossuéen. Tant aussi que les images de Plossu, vues et revues, inspirent pour beaucoup d’entre elles une joie profonde et sereine.

D’aucun considèrent les procédés de tirages alternatifs tels que le Fresson comme pictorialistes voire réactionnaires.

Pictorialiste ça l’est certainement un peu en ce que le photographe vise ici peu au réalisme mais réactionnaire je ne crois pas. La particularité des procédés de tirage alternatifs est que cela concentre notre regard dans le cadre et obère pour un temps le hors champ.

Si l’on regarde un daguerréotype aujourd’hui on va probablement s’attarder sur l’objet plus que sur le sujet cadré et hors cadre. Lorsque le tirage argentique aura malheureusement disparu, il est fort probable qu’on regardera les tirages argentiques avec autant de curiosité que celle avec laquelle on regarde aujourd’hui les tirages Fresson .

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L’imprécision ontologique du procédé Fresson s’accorde parfaitement avec les évocations d’un imaginaire fécond qui a nourrit Plossu lors de ses voyages vers l’ouest. Il crée ainsi un équilibre instable mais puissamment évocateur entre la matérialité physique de l’image et l’imaginaire qui l’a nourrit.

Alors, malgré toute la couleur sur ces images, c’est bien dans une zone grise interstitielle entre réel et imaginaire que s’inscrivent les photographies de Bernard Plossu. C’est par cette zone grise que l’on peut cheminer quelques instants dans l’imaginaire coloré du photographe. Et de son tireur.

 

 

De retour d’Arles ; Partie 2 : les installations sont en cour(s).

Cela fait plusieurs années que l’on observe un rapprochement entre photographie et techniques d’exposition plus en cours du coté de l’art contemporain. En sus des pratiques qui tendent vers plus de pluridisciplinarité, les dispositifs d’exposition ont aussi de ce fait beaucoup évolué et se sont complexifiés.

Aux Rencontres d’Arles, trois exemples de cette évolution en cours ont retenu mon attention.

La première est l’exposition  » THE JUNGLE SHOW  » de Yann Gross. Lauréat du  » Luma Rencontres Dummy Book Award Arles 2015 « , le photographe suisse se voit cette année consacré un solo show au Magasin Électrique.

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Vue de l’exposition. Scénographie : Le Repaire Fantastique.

 

En pénétrant le lieu de l’exposition on se retrouve face à un ensemble de cubes en bois empilés qui s’avèrent des caissons lumineux projetant sur un côté soit une image soit un court texte.

Au cours de plusieurs voyages qu’il qualifie d’errance, le photographe a rapporté des images documentant les effets du progrès dans  cet endroit-monde qu’est l’Amazonie.

Si l’on ne doute pas qu’il s’agissait bien d’une errance pour le photographe, l’effet produit par l’installation  est assez réussi en ce qu’il semble abolir tout repère spatial pour le visiteur. Les cubes s’empilent comme les signes anarchiques mettant en scène la vanité qu’il y a à tenter de retranscrire de façon ordonnée une vision de l’Amazonie.

Ainsi cette vue en réduction renonce à nous noyer dans l’immensité du site visité mais nous convainc de l’impossibilité d’une telle entreprise en nous mettant en face de cette impossibilité même.

Renoncer à un simulacre de représentation d’un ensemble trop vaste et tenter de mettre en scène ce renoncement est ici une entreprise assez émouvante d’honnêteté doublée d’une réussite dans la représentation éclatée et fidèle à ce renoncement.

Le décalage entre les courts textes, d’essence légendaire mythologique ou plus simplement factuels, avec les images qu’ils sont censés accompagner accentue à bon escient cette perte de repère spatial.

Enfin, il y a aussi un aspect ludique pour le visiteur à tenter de reconstituer un ensemble cohérent à partir de ces signes épars tels les pièces d’un puzzle géant. Seul petit bémol de l’exposition, les caissons lumineux semblent sous-éclairés rendant parfois mal aisée la vision ou la lecture des textes.

Deuxième exposition remarquée, La Méthode des Lieux de Stéphanie Solinas au Cloitre Saint-Trophime. C’est l’exposition la plus complexe que j’ai vue cette année à Arles. La commissaire de l’expo Paula Aisemberg écrit dans le texte de présentation : « À l’image de la « méthode des lieux », technique classique croisant architecture et mémorisation permettant d’aider le travail de mémoire, Stéphanie Solinas explore la mémoire comme un palais, où sont rangés les pensées, les images, les souvenirs. »  Wikipédia s’est avéré utile pour mieux comprendre la technique à laquelle il est fait référence : « L’Art de mémoire (Ars memoriae), appelé aussi méthode des loci ou méthode des lieux, est une méthode mnémotechnique pratiquée depuis l’Antiquité. Elle sert principalement à mémoriser de longues listes d’éléments ordonnés. Elle est basée sur le souvenir de lieux déjà bien connus, auxquels on associe par divers moyens les éléments nouveaux que l’on souhaite mémoriser « .

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Vue de l’exposition

Le sujet central est la mémoire d’un lieu récemment redécouvert à Arles : l’ancienne usine « Lustucru » originellement un Grand Palais construit pour l’exposition universelle de Marseille au début du 20ème siècle avant son déplacement et sa reconversion en usine puis de sa fermeture définitive et son abandon. Il s’agit d’un lieu dans la mémoire déplacée est donc hors sol ou plus exactement multi-sols ; C’est ce dont l’artiste va examiner les traces et les mouvements.

Celles-ci sont présentes à l’expo sous formes diverses : journaux, plaquettes, annonces officielles, objets, grains de riz, témoignages sonores. C’est à récolement assez vaste que nous sommes confrontés.

L’aspect primordial de cette investigation est le déplacement du Palais par voie d’eau sur le Rhône de Marseille en Camargue.

Le travail de l’artiste suit les affectations successives du lieu pour faire émerger les traces de(s) mémoire(s) successives du lieu et de ses occupants témoins de ce déplacement et des réaffectations mémorielles successives y afférentes.

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A suivre l’artiste dans ce recueil, un élément a retenu mon attention. Tout au long de la table de travail pour ainsi dire, des photos des points de passage sur le Rhône ponctuent les évocations de mémoire littérales en suivant un mouvement qui évoque la forme d’une vague ou d’un serpent de mer.

Cette vague qui monte et qui descend au rythme du temps qui immerge le passé et la mémoire qui s’y rattachent. C’est l’élément décisif de ce travail en ce qu’il transforme une quête quelque peu fastidieuse mais nécessaire en quelque chose de symbolique d’une mémoire en lutte contre son engloutissement.

Dans l’installation, ce serpent de mer termine sa course sous les traces témoignant de l’abandon de l’usine.

Une vidéo est projetée au rez-de-chaussée du Cloître. Des notables arlésiens dont le directeur des Rencontres et des anciens ouvriers de l’usine y sont filmés de face. Il y a dans ce renversement de la perspective une sorte de transmission de relais mémoriel symbolique entre ces protagonistes jusqu’ici de cette mémoire et nous dépositaires désormais également de cette mémoire par écran interposé.

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Dernière installation photographique, la plus réussie de toutes je crois. En tout cas celle qui m’a collé le plus de frissons ; probablement parce que c’est la moins cérébrale des trois. En effet, c’est l’exposition qui exploite le mieux et en parfaite adéquation le lieu de l’exposition avec le matériel photographique présenté.

Je veux évoquer l’exposition « End. » D’Eamonn Doyle à l’espace Van Gogh.

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Ainsi, après l’entrée où quelques images de rue sont exposées de façon disparate, on pénètre dans une sorte de tunnel figurant la rue. Des deux cotés de ce tunnel, des images de gens de Dublin dans la rue dans des tirages de différents formats.

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Ainsi, une des réussites de l’exposition est d’exploiter pleinement le trouble causé par les rapports de proportion mouvants et sensibles  entre le visiteur et les sujets de l’exposition. C’est donc notre rapport aux autres qui s’en trouve ainsi troublé. Et quel meilleur endroit pour nous confronter à l’altérité que la rue et ses inconnus.

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Ainsi, la perte de repère de sa propre place dans cette rue figurée est assez vertigineuse. A part peut être à la fête foraine où la sensation peut être proche mais là le matériau de base est celui de l’un des genres les plus fréquentés en photographie. Chapeau à M.Doyle ainsi qu’à ses acolytes en charge des illustrations et de la bande-son  Sweeney et Donohoe de redynamiser la façon d’exposer ce vieux genre photographique.

 

 

 

 

 

 

De retour d’Arles ; Partie 1 : Mauvais genre et Misogynie au Parc des Ateliers.

En arrivant au parc des Ateliers, les anciens locaux techniques de la SNCF transformés en halls d’exposition des Rencontres Photographiques d’Arles, on aperçoit maintenant le chantier bien avancé de la tour Luma dessinée par Frank Gehry. A côté des anciens hangars à proprement dit, ont émergé deux bâtiments tout neufs, fort agréables et fonctionnels appartenant à la Fondation.

La première exposition à visiter sur place se déroule dans un ancien bâtiment géré par la Fondation Luma tout près du chantier de la tour. Dans un large espace sous les toits, 8 écrans en demi cercle sur plus de 40 mètres diffusent une vidéo de William Kentridge « More Sweetly Play the Dance, 2015 ». Sur un fond dessiné erratique, l’artiste sud-Africain propose de suivre une fanfare en procession.

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On y voit des personnages de danse macabre évoluer le long des murs d’écran au son d’une musique de fanfare joyeuse. Au-delà de la prouesse technique organisant à merveille la superposition d’éléments mobiles usant de la profondeur et de la longueur des différents écrans, l’aspect enveloppant de l’installation nous immerge dans l’action projetée et emporte l’adhésion par l’allégresse ambiguë qu’elle imprime à l’ensemble.

Quittant la chaleur de l’Atelier de la Formation, on passe au  programme officiel d’Arles qui présente une exposition « Mauvais Genre » à l’Atelier des Forges. Il s’agit de photographies de travestis, transsexuels, artistes de cabaret à partir des années 1920,  collectées et exposées par Sébastien Lifshitz. L’exposition contient un grand nombre d’images, un choix plus resserré aurait probablement mieux servi le propos de l’exposition et quelque peu soulager le visiteur déjà bien abreuvé d’images lors de son séjour arlésien.

Le parcours de l’exposition évolue en deux temps. D’abord dresser un état des lieux du transformisme de spectacle et dans quelques lieux d’enfermement à partir des années 1920. Le second volet de l’exposition, peut être le plus inattendu et intéressant, est consacré aux images d’un transformisme plus militant.

En matière de photographies de transformistes de cabaret, de camps de prisonniers et de théâtre Buthô, Les trouvailles du commissaire sont assez extra ordinaires. il s’agit la plupart du temps de tirages en petit format d’assez bonne qualité vu leur ancienneté. Beaucoup prêtent à sourire vu les poses des personnages ou les accoutrements parfois assez improbables.

La deuxième partie de l’expo s’attarde sur les pratiques transformistes ou transsexuelles plus militantes et donc plus subversives. C’est la partie la plus passionnante de l’exposition. Des étudiantes, des communautés bravant les interdits pour vivre une sexualité de leur choix. Le plus touchant dans ces images c’est finalement de ne point y voir un air de défi dans le fait d’exhiber dans un cercle restreint ce mode de vie mais simplement le désir de vivre la vie de son choix. Quitte à braver l’opprobre.

En effet, le propos liminaire de l’expo évoque la théorie du genre à propos des protagonistes de l’exposition. Toutefois, si le transformisme a certainement participé de l’évolution des mœurs, il est injuste de faire endosser à des prisonniers se grimant en femmes dans les camps de prisonniers un discours de ce type sur le genre. Dans le cas du théâtre et du monde du spectacle il s’agit plutôt d’un renversement de perspective mais sans changer de référent. Ainsi, en absence de femmes, on recrée la vue traditionnelle du genre en en exagérant les contours et par la même l’accoutrement des protagonistes . La charge subversive est ainsi assez réduite. Contrairement aux images de communautés à la sexualité libre où il ne s’agit plus de renverser une perspective mais bien d’abolir toute référence à un modèle unique. C’est ce qui fait la force subversive de ces images et donc tout leur intérêt.

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Universitaires américaines féministes.

 

Du mauvais genre à l’histoire de la misogynie, il n’y a qu’un pas. Ou plus exactement, il faut traverser quelques ateliers et aller au Magasin électrique pour voir l’exposition de Laia Abril « Une Histoire de la Misogynie, chapitre un : de l’Avortement ».

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Vue de l’exposition.

Le titre de l’exposition fixe l’horizon d’attente du visiteur et il est ambitieux. Une petite incohérence apparaît au début du parcours.

Des intestins d’animaux  et autres objets de contraception fort peu ragoûtants voisinent dans le parcours avec des outils d’avortement par destination à l’usage des faiseuses d’ange.

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Laia Abril « Une Histoire de la Misogynie, chapitre un : de l’Avortement ».

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Est-ce à dire que la contraception masculine relève de cette histoire de la misogynie? Ce serait un point de vue déformé et déformant me semble-t-il.

Dans la suite de l’exposition, des exemples du rôle de l’Église très active dans la lutte contre l’avortement ainsi que des groupes de pression qui agissent au quotidien et de façon très intrusive contre les médecins ou les cliniques où l’avortement est pratiqué aux  États-Unis, d’Amérique Latine ou même d’Europe. L’exposition nous rappelle aussi que près de nous en Irlande et en Pologne l’accès à l’avortement est toujours si restreint qu’il est quasiment interdit.

Ainsi après mis à nu ce processus d’oppression à l’égard des femmes et plus précisément qui s’exerce sur la liberté des femmes à disposer de leurs corps. L’artiste espagnole, dispose sur les murs des portraits bouleversants de femmes ayant eu recours à l’avortement dans des conditions atroces et dont le récit glaçant noue l’estomac.

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Laia Abril « Une Histoire de la Misogynie, chapitre un : de l’Avortement ».

Cette partie constituée surtout de témoignages m’a bouleversé alors que la première « technique » m’a un peu écœuré. Dans la mise à nu d’un processus d’oppression, la froideur des instruments ne touche jamais autant que les effets induits sur les victimes. La froideur des instruments s’adresse à l’intellect, alors que les récits des victimes nous touchent au plus profond dans cette part humaine en nous qui est niée à ces femmes meurtries.

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