Sur la photophonie et les Pokemon GO

Depuis l’apparition des smartphones, un transfert quasi massif des usages photographiques a eu lieu des appareils dédiées vers des téléphones de plus en plus perfectionnées.

Les études portant sur l’aspect strictement photographique de ce nouvel usage ont laissé la place à un examen attentif de l’impact conversationnel et sociologique de ces nouvelles pratiques. En France, André Gunthert est le spécialiste et la figure de proue de ces études. Délaissant les aspects esthétiques et épistémologiques de ces nouvelles pratiques, son travail porte sur l’analyse de l’usage social de ces pratiques, notamment du selfie.

Je ne connais pas d’études ou d’analyses replaçant la  photophonie dans l’histoire de la photographie. Peut-être qu’en dehors de son aspect technologique et social, ce nouvel usage ne marque d’ailleurs aucune évolution ou n’ouvre aucun nouveau chapitre esthétique. Le temps nous le dira.

En observant l’engouement incroyable pour le nouveau jeu Pokemon Go lancé par Nintendo en France dimanche dernier , j’y vois vu une analogie éclairante avec le phénomène du selfie.

Outre le fait que la smartphone est indispensable aux deux pratiques (merci La Palice), ayant pu observer dans les parcs des groupes de chasseurs de Pokemon GO les yeux rivés sur leurs écrans de téléphone, j’ai pu constater à quel point le monde autour d’eux à cet instant précis semble aboli au profit de cette chasse au virtuel.

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Partie de chasse au Pokemon Go à Bordeaux. Photo : Guillaume Bonnaud.

Si vous vous promenez dans des salles de musée exposant des icônes, vous assisterez probablement à un spectacle assez similaire, quelqu’un tournant le dos à l’œuvre et se prenant en selfie devant vous.

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Selfie anonyme, Museum of Fine Arts à Boston.

 

 

Dans les deux cas, il y a une abolition au moins temporaire de l’attention à ce et ceux qui nous entoure(nt). Là ou un photographe va chercher hors de soi pour voir et donner à voir  ce qui l’entoure, un joueur de Pokemon GO et un adepte des selfies va au contraire être focalisé sur ce qui l’entoure mais au prisme de son appareil.C’est à dire in fine sur lui.

Par un phénomène qui relève de la transsubstantiation ludique, le monde qui m’entoure se fixe dans mon téléphone qui est lui même une extension de moi.

Cette extension/interface vient brouiller notre perception des limites entre ce qui relève de l’espace privé et de l’espace public. C’est à dire de la part privée de chacun de nous dans l’espace commun qui l’englobe. C’est là l’aspect le plus troublant et commun au selfie et à la chasse au Pokemon GO. C’est ce qui soulève le plus de critiques aussi.

La presse se fait régulièrement l’écho de ce brouillage spatial  en relatant des accidents graves tel ce conducteur absorbé par sa chasse percutant une voiture de police ou cet adepte du  photophone tombant dans le vide absorbé qu’il l’était par sa quête du meilleur angle possible pour un selfie.

De même qu’il est risible de crier à une crise civilisationnelle due au narcissisme supposé du selfie auto-centré ou sombrer dans le ridicule avec la ministre de la Famille alertant la jeunesse sur les risques de la chasse au Pokemon, ces pratiques qui prêtent parfois à sourire, redéfinissent doucement mais surement les frontières jusqu’ici tacites de notre espace partagé en déplaçant et en entretenant une confusion croissante des interactions privé-public qui s’y exercent.

 

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