Araki ou l’objectif cannibale. Exposition au Musée Guimet.

Comment appréhender et éventuellement comment donner du sens au flux d’images auquel nous sommes confrontés. C’est la question qui nous occupe, et force est de constater, que l’exposition Araki au Musée Guimet n’a apporté aucune réponse satisfaisante à cette question, au moins temporairement.

Reconnaissons toutefois qu’au regard de l’œuvre prolifique du photographe japonais Nobuyoshi Araki, la sélection et l’organisation de ce flux n’ont pas dû être une mince affaire.

Ainsi, le choix du commissaire de l’exposition et/ou de l’artiste, a été de superposer plusieurs séries de différents formats réalisées par le photographe japonais durant sa longue carrière.

Dès le début du parcours, on aborde l’exposition par la présentation figée et inaccessible de centaines de livres de l’artiste. Vu la valeur de certains livres, l’on comprend  que cela eut été difficile de faire autrement mais du coup la question de la muséification de l’objet-livre de photographies est ainsi évacuée au profit d’une présentation simplement quantitative du travail éditorial du photographe.

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Ensuite, on en vient à ses grands formats de fleurs. Certains des tirages Cibachrome sont magnifiques et le velouté détaillé et sensuel des fleurs est sublime.

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Toutefois sur l’ensemble de la série, les images parfois de taille parfois disproportionnée glissent vers une approche quelque peu décorative.

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On enchaîne dans la suite du parcours avec la série la plus personnelle de Araki, Le Voyage Sentimental  réalisé en 1971. Ce récit de son voyage de noces avec son épouse Yoko contient des images bouleversantes. Le travail d’Araki n’a jamais été aussi émouvant que dans cette série. Le sujet s’y prêtait bien sûr. Mais dans ces images, on aperçoit distinctement à quel point Araki, est un photographe du manque et de son corollaire le désir. Face à certaines images, on est saisi par une sensation de vide.

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Cette mise en scène mélancolique du vide dans les images qui disparaîtra dans la suite de l’exposition.

Si l’objet de cette série est plus personnel, son format journal a été très tôt adopté par Araki. Le format, le choix du n&b, le sujet se retrouvent dans plusieurs séries exposées. Notamment, dans son journal dédié à Robert Frank qui est présenté dans le parcours.

Quand il n’a pas un sujet précis, son mariage, la disparition de sa femme, les fleurs ou les séances de bondage, l’artiste accumule des images en série de façon compulsive. Parfois des images se dédoublent et se retrouvent dans l’une ou l’autre veine de son travail.

Que peut-on voir dans ces différentes séries? Beaucoup de corps féminins dénudés, des photos de rue, de ciel, d’objets de la vie courante. Bref, un maelström d’images dont le flux semble parfois intarissable, accentuant un sentiment d’artificialité dans la séparation  entre les différentes séries .

Quelques images toutefois retiennent notre attention, notamment lorsque le modèle semble fixer l’œil vorace du photographe d’un regard ironique.

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La fin de l’exposition bascule plus nettement dans une approche plus réflexive. C’est à dire pour le photographe, le travail sur ses images, au sens littéral de l’expression.

En effet, sont présentées en grand format des images de femmes nues ou attachées, ces images sont peintes à grandes touches de couleur ou calligraphiées.

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Un peu plus loin, on peut voir des images de plus petit format et plus franchement dessinées.

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Il n’y a rien d’extraordinaire à ce procédé, beaucoup d’artistes et non des moindres tels William Klein ou Robert Frank, se servent de leurs images en les retravaillant à la surface avec plus ou moins de bonheur. S’agissant de ces images, le rendu de ce travail de recyclage Pop Art n’est pas très convaincant et semble peu inspiré.

Deux installations photographiques jalonnent le parcours : Un panneau de 1 050 Ektachrome dont hélas il n’y a pas d’image disponible et une reconstitution de l’atelier de l’artiste avec au sol des centaines de Polaroïds pris quotidiennement.

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Le premier panneau d’Ekatchrome est intrigant. Toute velléité figurative y est abandonnée. On est face à un mur abstrait, les images y sont muettes. Le trop plein obstrue la vue. De trop plein justement, il en est finalement beaucoup question tout au long de cette exposition.

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Par certains aspects, cette installation rappelle à une plus petite échelle le travail d’Eric Kessels et cela au corps défendant d’Araki semble-t-il. En effet, si Kessels interroge la profusion d’images qui nous submerge, ce n’est pas le questionnement d’Araki ou des commissaires dans cette installation. Cette question qui habite le travail d’Araki n’est pas du tout abordée ni mise en perspective dans le parcours au regard de la production prolifique de l’artiste.

L’avant dernière série exposée « Seascapes », est un mur de tirages moyen format où l’artiste saisit le ciel quotidiennement à la recherche des signes d’une communication avec sa défunte épouse. Le sujet émouvant est ténu, et à vrai dire, l’accumulation des dizaines d’images au mur ne rend pas justice au sujet sensible de chaque photographie. L’ensemble ainsi présenté esquisse une cartographie tendant à  une abstraction d’ensemble plutôt qu’à la poésie de l’image individuelle.

On arrive enfin à la dernière salle de l’exposition. Une série inédite y est montrée « Tokyo-Tombeau « , éditée en livre pour l’occasion et présentée comme un chant d’adieu à sa ville de la part de l’artiste.

L’assemblage inédit mais constitué d’images pour certaines déjà montrées recèle la poésie du montage de signes aléatoires. C’est peut être la série de l’exposition où le chant se fait le plus libre. L’accumulation se fait sans objet et nous libère du poids sur-signifiant des  images de certains autres séries.

Ainsi, la profusion des approches diverses de l’œuvre Arakien est bien restituée dans l’exposition. Toutefois, l’on regrette l’absence d’un regard plus critique sur l’œuvre exposé.

En effet, si les échantillons d’approches se suivent, on y distingue clairement les motifs de l’œuvre : le corps féminin, la mise en scène de ses pulsions sexuelles ou photographiques, et l’auto-fétichisation de son œuvre exploitée de façon hypertrophiée.

Tant d’images qui échouent à prolonger le désir de voir dans l’œil du regardeur. A force de vivre dans son monde d’images, Araki s’est construit un monde à son image, dévorante, inégale et quelque peu éprouvante pour le regardeur.

De ce parcours chaotique on retient toutefois le plaisir fugace de voir des images épurées, sans chichi de signature et c’est déjà pas mal.

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Le site de l’exposition : http://www.guimet.fr/fr/accueil/33-francais/expositions/1273-araki

 

 

 

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